​​

Menaces tarifaires entre les États-Unis et la Chine, modération de la consommation américaine et chute des importations suisses

L'hebdo des économistes - 09/04/2018

En bref
  • Les Etats-Unis ont menacé la Chine d’augmenter les droits de douane sur 1'300 produits, mais les Chinois ont vite riposté. Un rapport de force dont l’impact macroéconomique est limité à ce stade
  • Les créations d’emploi américaines ont été décevantes en mars, tout comme la croissance de la consommation en février, en ligne avec nos prévisions d’une accélération modérée du PIB en 2018
  • En Suisse, le solde commercial a bondi en février grâce à une chute des importations dans la chimie- pharma et l’automobile. Même corrigé de ce facteur temporaire, le commerce demeure bien orienté

Etats-Unis – l’administration Trump menace d’augmenter  les  tarifs  douaniers  sur  plus  de  1’300 produits importés de chine, l’impact macroéconomique serait limité à ce stade

Au lendemain de l’adoption de la réforme fiscale, le président Trump s’est attaqué au déficit commercial américain. Après les menaces de suspension de l’accord de libre-échange nord-américain (Alena) et la mise en place de barrières tarifaires sur l’acier et l’aluminium, il cible à présent la Chine.

Le Représentant au Commerce a publié une liste de plus de 1300 produits chinois (lien vers la liste détaillée) visés par une hausse de tarifs douaniers de 25 points de pourcentage. Cette sanction a fait suite à une enquête effectuée sur demande du président, qui faisait état notamment des vols de propriété intellectuelle, des cyberattaques orchestrées par Pékin ou encore des pratiques déloyales en matière d’acquisitions chinoises d’entreprises américaines.

En réponse aux annonces américaines, la Chine a riposté en indiquant vouloir mettre en place des barrières tarifaires sur des produits agricoles et alimentaires (soja, blé, maïs…) en provenance des États-Unis. Pour l’instant ce ne sont que des menaces.

Si les Américains mettaient effectivement en place les tarifs douaniers sur les 1'300 produits en provenance de Chine, l’impact sur l’économie américaine devrait rester contenu :

  • La valeur des 1'300 produits chinois touchés par les tarifs a été estimée à USD 50 milliards, soit seulement 2.1% du total des importations américains de biens en 2017. Cela signifie que l’impact de la hausse des tarifs sur les prix à la consommation devrait être négligeable, d’autant plus que les entreprises pourraient se tourner vers d’autres pays pour s’approvisionner.
  • Les produits ciblés par les tarifs sont avant tout des produits du secteur industriel, technologique et des transports, le gouvernement américain ayant volontairement éliminé les produits qui auraient pu impacter le consommateur américain directement. Or les secteurs américains qui pourraient être confrontés à une légère hausse des prix sont, d’après nos calculs, les mêmes secteurs qui devraient le plus bénéficier des baisses d’impôts. La réforme fiscale pourrait donc permettre à ces industries d’absorber une partie de la hausse des prix.

Toutefois, si la Chine mettait en place des tarifs douaniers sur certains produits alimentaires importés des États-Unis, les agriculteurs américains pourraient souffrir d’une légère baisse de leurs exportations. Cette mesure de rétorsion pourrait gêner les Républicains du fait de la concentration de la production agricole au Nord-est des États-Unis (cf. graphique de gauche), soit dans les fameux « Swing States » qui ne leur sont pas encore acquis pour les élections législatives de mi-mandat en novembre 2018 (entre autres l’Ohio, l’Indiana, le Wisconsin, le North Dakota).

Enfin, si les mesures annoncées ne seront probablement pas appliquées en l’état et que l’impact macroéconomique devrait rester contenu, l’incertitude créée par ces menaces pourrait temporairement peser sur certains investissements.

Etats-Unis – les créations d’emploi déçoivent en mars et la consommation des ménages se modère

Au-delà des conflits politiques et commerciaux, le véritable enjeu reste l’évolution de l’économie américaine1.

Le rapport d’emploi du mois de mars a été mitigé. Alors que le taux de chômage est resté stable à 4.1% et que la croissance sur un an des salaires a légèrement augmenté à 2.7%, les créations d’emploi ont été décevantes. Cela est en ligne avec notre anticipation d’un ralentissement de la croissance de l’emploi en 2018 par rapport à 2017, en raison de la faiblesse du taux de chômage, et malgré un taux de participation qui devrait continuer de s’accroître légèrement.

  • En mars, 103'000 emplois ont été créés aux Etats-Unis, après 326'000 au mois de février. En moyenne sur le premier trimestre, les entreprises ont créés 202'000 postes, en légère baisse par rapport aux 221'000 enregistrés durant le dernier trimestre 2017.

La faiblesse de la consommation a par ailleurs été confirmée en janvier et février, du fait notamment de la stabilisation de la croissance du revenu disponible des ménages.

  • La croissance de la consommation a ralenti de 2.9% au dernier trimestre 2017 à 2.8% durant les deux premiers mois de 2018. Non seulement la croissance du revenu disponible réel (c’est-à-dire corrigé de l’inflation) s’est stabilisée autour de 2.2% depuis décembre 2017, mais en plus le taux d’épargne des ménages a légèrement augmenté après une forte chute en 2016 et 2017, passant de 2.4% du revenu disponible en décembre 2017 à 3.4% en février 2018.
  • Comme l’illustre le graphique de droite p.2, la stabilisation de la croissance du revenu disponible s’explique par plusieurs éléments : d’une part, la contribution de la rémunération des ménages à la croissance du revenu disponible a été plus faible (bâton rouge, valeurs non déflatées), mais en plus celle des revenus liés aux dividendes et intérêts a diminué en raison du recul des marchés financiers (bâton bleu clair). Par ailleurs, l’inflation a légèrement accéléré, passant de 2.1% au dernier trimestre 2017 à 2.2% en ce début 2018, modérant le pouvoir d’achat des ménages. Ces éléments ont toutefois été compensés par la baisse des impôts sur le revenu, mise en place dès janvier 2018 (bâton bleu foncé).

Enfin, les indicateurs avancés tirés d’enquêtes auprès des directeurs d’achat ont baissé en mars dans le secteur manufacturier et dans celui des services. Ils demeurent toutefois à des niveaux bien supérieurs à 50, indiquant une poursuite de l’expansion de l’économie.

  • Dans le secteur manufacturier, l’indice est passé de 60.8 en février à 59.3 en mars. Ce léger recul est attribué à la baisse de la majorité de ses sous-composantes, notamment les nouvelles commandes, la production et l’emploi. Dans les services, l’indice a baissé de 59.5 à 58.8, surtout en raison d’une baisse des perspectives d’activité et des nouvelles commandes alors que la sous-composante « emploi » reste en ligne avec sa moyenne des 10 derniers mois.
  • La moyenne des indices ISM au premier trimestre 2018 reste toutefois supérieure aux niveaux observés en  2017. Ainsi l’indice ISM Manufacturier est passé d’en moyenne 58.7 au dernier trimestre 2017 à 59.7 au premier trimestre 2018 et l’ISM des Services a augmenté de 57.7 au quatrième trimestre 2017 à 59.4 au premier trimestre 2018.

La modération de la croissance de la consommation et la bonne tenue des indicateurs avancés ISM sont cohérents avec nos prévisions d’une accélération modérée du PIB à 2.5% en 2018, davantage stimulée par l’investissement des entreprises que par la consommation des ménages.

Suisse – la chute des importations améliore le solde de la balance commerciale en février

En Suisse, le commerce extérieur demeure l’un des principaux moteurs de la croissance du PIB. En 2017, du fait du niveau élevé passé du franc, notamment contre euro, et en conséquence de facteurs exceptionnels tels que la normalisation des exportations pharmaceutiques qui avaient fortement crû l’année précédente, le commerce extérieur a soutenu la croissance dans une moindre mesure qu’en 2016 : sa contribution a été de 0.7 point de pourcentage à la progression annuelle de 1.1% du PIB alors, qu’en 2016, il avait soutenu à hauteur de 1.6 point de pourcentage la croissance du PIB qui avait été de 1.4%. Son évolution sera certainement à nouveau déterminante pour la croissance du PIB suisse en 2018. Or, si l’ évolution de la balance commerciale avait déçu en janvier, elle s’est révélée très positive, en revanche, en février.

Le solde de la balance commerciale suisse a, en effet, fortement augmenté en février. Corrigé des variations saisonnières, il a atteint CHF 3.2 milliards après CHF 1.1 milliard en janvier, soit son niveau le plus élevé depuis décembre 2017 et qui est supérieur à sa moyenne de 2017 qui s’était établie à CHF 2.9 milliards. Mais si les exportations ont poursuivi leur tendance haussière (en termes nominaux, elles ont augmenté de 1.8% en glissement mensuel et de 2.3% en réel), ce rebond du commerce extérieur est cependant essentiellement attribuable à une chute des importations (elles ont enregistré une baisse de 9.8% en nominal et de 9.5% en réel).

Cette chute des importations pourrait être toutefois seulement temporaire. Comme le souligne l’Administration Fédérale des douanes, les seuls secteurs de la chimie-pharmaceutique et des véhicules expliquent 93% de la baisse des importations en février. Or, ils avaient tous les deux connu des très fortes progressions en janvier et qui les avaient amenés au plus haut niveau de leur historique (qui débute en 1997) et qui avaient expliqué 61% de la hausse des importations au cours de ce mois.

Ainsi, ce fort excédent commercial du mois de février pourrait ne pas être renouvelé au cours des prochains mois. Toutefois, nous continuons d’anticiper que la baisse passée du franc vis-à-vis de l’euro (-9.4% depuis avril 2017) et, surtout, l’orientation favorable de la demande mondiale devraient permettre au commerce extérieur de contribuer positivement à la croissance du PIB en 2018.

Sophie Casanova - Economiste, Banques centrales,
Lisa Turk – Économiste, États-Unis.