Ariane de Rothschild, la baronne impatiente

Groupe - 24/11/2016

Portrait d'Ariane de Rothschild, Présidente du Comité exécutif d'Edmond de Rothschild, rédigé par Isabelle Chaperon et publié dans Le Monde du 22 novembre 2016.

La patronne, c’est elle. A 51 ans, la présidente du comité exécutif d’Edmond de Rothschild a su s’imposer en gommant son statut de « femme de ». Elle parachève son chantier d’unification des marques du groupe.

Ariane de Rothschild, Présidente du comité exécutif, Edmond de Rothschild

 

L’invitation donne l’eau à la bouche. Jeudi 24 novembre, le baron Benjamin et son épouse la baronne Ariane de Rothschild reçoivent dans leur hôtel particulier parisien à deux pas de l’Elysée. Sur le menu sont annoncés des fleurons provenant de leurs propriétés : bonnes bouteilles de médoc ou de rioja, brie à la moutarde – spécialité de la Ferme des Trente-Arpents – et plats concoctés par Julien Gatillon, chef deux étoiles Michelin du restaurant 1920 à Megève (Haute- Savoie), dans le giron de la famille.

Les mondanités, ce n’est pas la tasse de thé des deux résidents suisses, mais l’occasion le justifie. Ce soir-là sera dévoilé le nouveau nom de la holding rassemblant les activités non financières (golf, restaurant, hôtels, vins… réunis dans le pôle « art de vivre ») gérées en parallèle du Groupe Edmond de Rothschild, présent dans la banque privée et la gestion d’actifs. Un ensemble dont Benjamin – 18e fortune française selon Challenges – a hérité au décès de son père, Edmond, en 1997.

Le secret a été bien gardé, mais il y a fort à parier que le nom « Edmond de Rothschild » sera désormais estampillé sur le pôle art de vivre, jusque-là regroupé sous l’appellation absconse de Société française des hôtels de montagne (SFHM). Le chantier d’unification des marques, mené par Ariane de Rothschild sur tous les métiers du groupe, sera ainsi achevé. « Benjamin avait misé sur les hommes. Ariane a mis la marque en avant », résume Johnny El Hachem, directeur général d’Edmond de Rothschild Private Equity.

Car, la patronne, c’est bien elle, Ariane de Rothschild, 51 ans. Benjamin, lui, préfère se consacrer à ses passions : la voile, les voitures, la chasse… L’establishment parisien a fait les yeux ronds lorsque la femme du « proprio » a été nommée, le 14 janvier 2015, présidente du comité exécutif du Groupe Edmond de Rothschild. Puis a crié au blasphème quand deux mois après, elle a assigné pour « concurrence déloyale » Paris-Orléans (devenu Rothschild & Co), mené par le très respecté David de Rothschild, en accusant les cousins de s’accaparer le patronyme mythique.

"Du business, pas de l'émotionnel"

« J’ai tout entendu sur mon soi-disant “parachutage”. “Un caprice, ça lui passera” ou “Son pauvre mari, elle a dû tellement l’emmerder”…, ironise Ariane de Rothschild. La vérité, c’est que je n’ai pas découvert la banque il y a deux ans. J’en étais administratrice depuis 2008. J’avais aussi connu un long apprentissage des autres métiers du groupe. Et je n’ai pas assigné Rothschild & Co parce que je me suis réveillée de mauvaise humeur un matin. Cela fait des années que nous discutons en vain du problème des marques avec eux. C’est du business, pas de l’émotionnel. »

Quand Ariane Langner rencontre Benjamin de Rothschild au début des années 1990, elle travaille dans la salle de marché parisienne d’AIG Trading, filiale de l’assureur américain. La jeune femme détonne. Francoallemande, née au Salvador, elle a grandi entre l’Amérique latine et l’Afrique, au gré des expatriations de son père, salarié du chimiste Hoechst. Elle parle français, allemand, anglais, espagnol, italien, avec dans chaque langue un très léger accent.

Benjamin n’a rien de conventionnel non plus. Le fils unique d’Edmond et de Nadine de Rothschild – la comédienne devenue prêtresse du savoir-vivre – a créé en 1987 à Genève la Compagnie Benjamin de Rothschild, spécialiste des produits de couverture financière. Son affaire, qui cartonne, compte AIG parmi ses fournisseurs. C’est à ce moment qu’il rencontre Ariane : c’est l’amour à la banque… « Ariane n’était pas familiarisée avec ce monde policé qui contrastait avec l’extraordinaire liberté dont elle avait bénéficié. Mais ce n’est pas un hasard qu’elle soit tombée amoureuse de ce Rothschild-là », témoigne son ami Firoz Ladak, qui l’a côtoyée sur les bancs du collège à Kinshasa, en République démocratique du Congo.

Quatre enfants plus tard – des filles –, la mère poule jardine… et s’ennuie. « J’ai arrêté de travailler après la naissance de ma première fille. C’était un choix assumé. Mais, quand mes enfants ont toutes été scolarisées, je tournais en rond », avoue-t-elle. Et d’expliquer : « Même si je m’investissais beaucoup dans le pôle art de vivre, j’avais envie de reprendre mon métier de gestion financière. J’ai dit à Benjamin : “Ou c’est chez toi ou je vais ailleurs.” Il m’a proposé de rejoindre les instances des banques du groupe. »

A partir de 2008, Ariane de Rothschild siège aux conseils de surveillance des banques, à Paris et à Genève, présidés par son époux, au milieu de messieurs chenus, pas ravis. « Elle a compris très vite que la banque était un métier qui devait changer. Dans un groupe conservateur, quand vous êtes une femme et que vous arrivez avec des idées révolutionnaires, cela dérange », relate Hugo Ferreira, ancien de la Compagnie Benjamin de Rothschild et proche d’Ariane.

Pour la banque aussi, Ariane de Rothschild affiche des convictions fortes.



Nul doute, la vieille garde l’a prise pour une « blonde », avec ses chaussures de marque et sa collection de colibris empaillés. C’était la méconnaître : aucun « baron » n’est encore là. De la pugnacité, Ariane de Rothschild en a pour cinq, elle et ses quatre filles. « Que vais-je laisser à mes enfants au-delà d’un compte en banque ? C’est cela qui me motive. Je crois en l’exemplarité », glisse-t-elle.

Elle se fiche des codes, elle crée les siens. Alors que sa famille alloue, bon an mal an, de 15 millions à 20 millions d’euros à douze fondations, de l’ophtalmologie à l’éducation, l’épouse de Benjamin décide en 2005 de « professionnaliser » les activités philanthropiques, afin d’augmenter leur efficacité. Et de proposer la direction de ces entités à son ami d’enfance Firoz Ladak, un banquier… de confession musulmane.

Inimaginable de la part des descendants du bienfaiteur célèbre d’Israël. « Ariane veut casser les barrières sociales, culturelles, religieuses… », souligne M. Ladak. L’intéressée, d’ailleurs, ne s’est pas convertie au judaïsme en épousant Benjamin, contrairement à Nadine, sa belle-mère. « C’est une question d’honnêteté avec soi-même. Je suis athée. Mais ce n’est pas parce que je ne suis pas convertie que je ne suis pas engagée auprès de la communauté juive », revendique-t-elle.

Convictions fortes

Pour la banque aussi, Ariane de Rothschild affiche des convictions fortes. Mais peu de doigté. Depuis 2008, elle oeuvre pour rassembler dans un groupe intégré les unités suisses, françaises et luxembourgeoises, qui vivaient jusque-là comme autant de villages autonomes. En 2012, elle désigne Christophe de Backer, ex-patron d’HSBC en France, comme premier patron d’un comité exécutif groupe. Avant de le remercier trois ans plus tard et de s’emparer elle-même des rênes. « Quand on y croit, on y va. Je ne peux pas donner de signal plus fort de l’implication de l’actionnaire », tranche-t-elle.

Et les têtes ont continué à tomber. Si sa garde rapprochée lui voue une vénération sincère, elle terrifie beaucoup d’autres, au point que les visages de ses salariés se ferment lorsque son nom est évoqué. « Elle n’avait jamais géré d’équipes. Elle a commis des erreurs de débutante. Des mauvais choix de recrutement. Au début, c’était un peu le dernier qui a parlé qui a raison, mais elle progresse », confie ce collaborateur. « Elle a voulu mener trop de chantiers de front », ajoute cet ancien de la firme.

Pas moins de trois secrétaires gèrent son agenda. « C’est elle et personne d’autre qui a choisi le décorateur et les artisans » pour la construction d’un hôtel ultraluxe à Megève, relève le patron du pôle art de vivre, Alexis de la Palme. « Des projets, elle en propose tous les jours. Mais on peut lui dire non. Si on faisait tout ce qu’elle demande, les journées devraient faire plus de vingt-quatre heures », sourit Johnny El Hachem.

Dans le même temps, les coups durs ne l’ont pas épargnée. La fin du secret bancaire en Suisse, la baisse des taux qui lamine les marges de la profession, mais le pire aura été l’implication de la filiale luxembourgeoise dans le scandale 1MDB (1Malaysia Development Berhad) – ce fonds souverain malaysien victime de détournement de fonds –, qui a éclaboussé jusqu’à l’acteur Leonardo DiCaprio. Le 29 juin, une perquisition a été menée dans les locaux de la banque privée Edmond de Rothschild au Luxembourg par 90 officiers de police, selon le quotidien Luxemburger Wort.

Le 4 juillet, lors d’une réunion au pavillon Gabriel, à Paris, Ariane de Rothschild confiait à ses équipes à quel point elle était affectée par cette affaire. Mais, lors du dernier séminaire qui s’est tenu en septembre à Genève, il n’en paraissait plus rien, selon des témoins : elle était repartie de l’avant.

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