Accélération des salaires aux Etats-Unis, croissance soutenue en zone euro en 2017

L'hebdo des économistes - 7/02/2018

En bref
  • L’œil des économistes : Accélération des salaires aux Etats-Unis, croissance soutenue en zone euro en 2017
  • Focus États-Unis : Comment D. Trump va-t-il sanctionner les multinationales américaines (et étrangères) ? Le nouvel impôt BEAT

Analyses de Lisa Turk, Économiste, Etats-Unis, Sophie Casanova, Économiste, Banques centrales, au sein de la Recherche Economique d’Edmond de Rothschild
  • Aux Etats-Unis, le rapport d’emploi a été solide : 200'000 postes ont été créés en janvier et les salaires nominaux ont accéléré à 2.9%...
  • … nous continuons cependant d’anticiper une croissance des salaires réels faible en 2018 en raison d’une légère accélération de l’inflation
  • En zone euro, le PIB a progressé de 2.3% en 2017, son rythme le plus élevé depuis 10 ans. La croissance pourrait toutefois ralentir en 2018 en conséquence notamment de la hausse de l’euro

L’œil des économistes : Accélération des salaires aux Etats-Unis, croissance soutenue en zone euro en 2017

Etats-Unis – malgré une accélération des salaires, la hausse du pouvoir d’achat des ménages pourrait rester limitée si l’inflation s’accroît légèrement comme nous l’anticipons

Aux Etats-Unis, le rapport du Bureau of Labor Statistics du mois de janvier a indiqué 200'000 créations d’emploi dont 196'000 dans le secteur privé. Le chômage est resté stable à 4.1%, niveau auquel il se situe depuis le mois d’octobre 2017. Alors que le nombre de travailleurs à temps partiel a augmenté de 74'000 en janvier (4,915 millions en décembre vs. 4,989 millions en janvier), le taux de sous-emploi est passé de 8.1% à 8.2%.

L’élément notable de ce rapport d’emploi est la hausse des salaires nominaux du secteur privé. Ceux-ci ont accéléré de 2.5% en glissement annuel au mois de novembre à 2.7% en décembre et 2.9% en janvier, pour atteindre un salaire horaire de USD 26.74. La hausse du mois de janvier a avant tout été soutenue par les secteurs financier, de l’information, des services fournis aux entreprises, de l’éducation et de la santé. Une hausse du salaire minimum dans 18 États américains au 1er janvier 2018, allant de USD 0.35 dans le Michigan à USD 1.00 dans le Maine, explique également cette accélération. Si l’accroissement des salaires nominaux est en accord avec notre scénario, nous anticipons toutefois qu’elle ne devrait pas engendrer de hausse significative du pouvoir d’achat des ménages car l’inflation pourrait compenser cette augmentation. De fait, la consommation des ménages ne devrait pas connaître d’accélération significative en 2018.

Notre prévision d’une légère hausse de l’inflation aux Etats-Unis en 2018 a d’ailleurs été confortée par le communiqué publié par la Réserve Fédérale (Fed) à l’issue de sa réunion de politique monétaire du 31 janvier. Si, comme nous le prévoyions, la banque centrale américaine a maintenu son taux Fed funds à 1.50%, elle a opté pour une communication un peu plus hawkish que précédemment. Notamment, la Fed a indiqué qu’elle anticipait que l’inflation devrait progresser cette année (précédemment elle estimait que l’inflation devrait rester à court terme sous son objectif de 2.0%) et a insisté sur le fait que des hausses de taux graduelles « supplémentaires » pourraient avoir lieu. Cette communication est en ligne avec notre scénario selon lequel la Fed, dont le nouveau président est depuis le 3 février J. Powell, pourrait relever son taux directeur de 25 points de base à 1.75% lors de sa prochaine réunion qui aura lieu le 21 mars.

Zone euro – les statistiques de PIB confirment que la croissance est restée robuste au quatrième trimestre 2017 mais la hausse de l’euro devrait peser sur les perspectives

Le rythme de croissance est resté soutenu en zone euro au quatrième trimestre 2017. Le PIB a crû de 0.6% après une hausse de 0.7% au troisième trimestre et son glissement annuel s’est établi à 2.7% après 2.8%. Sur l’ensemble de l’année 2017, la croissance du PIB a atteint 2.3% après 1.8% en 2016. Il s’agit de son rythme le plus élevé depuis 2007. L’évolution des composantes du PIB n’a pas été publiée dans le cadre de cette première estimation. Les chiffres relatifs à la France ont toutefois montré que le commerce extérieur avait contribué de 0.6 point de pourcentage à la croissance trimestrielle du PIB qui s’est établie à 0.6% après 0.5% au troisième trimestre (en glissement annuel elle est ressortie à 2.4% après 2.2% et sur l’ensemble de l’année 2017 à 1.9% après 1.1% en 2016).

Cette évolution tend à conforter notre scénario selon lequel l’activité en zone euro a continué de bénéficier fin 2017, d’une part, du renforcement de la demande mondiale et, d’autre part, de la baisse passée de l’euro. L’appréciation de 9.8% du taux de change effectif (c’est-à-dire du taux de change contre un panier de monnaie) de la devise européenne depuis avril 2017 pourrait toutefois progressivement peser sur le rythme d’activité en 2018. L’indicateur de sentiment économique publié par la Commission Européenne a d’ailleurs légèrement baissé en janvier de 116.0 à 114.7, ce qui tend à confirmer un possible ralentissement de la croissance. Nous conservons notre prévision selon laquelle la progression du PIB s’établirait à 1.8% en 2018.

Lisa Turk - Économiste, Etats-Unis
Sophie Casanova - Économiste, Banques centrales

Focus États-Unis : Comment D. Trump va-t-il sanctionner les multinationales américaines (et étrangères) ? Le nouvel impôt BEAT

L’élément phare de la loi sur la réforme fiscale signée par D. Trump le 22 décembre 2017 concerne la baisse de l’impôt sur les sociétés de 35% à 21%. Pour autant, elle prévoit également d’autres mesures qui pourraient, pour certaines entreprises, partiellement compenser cet avantage. Le BEAT (Base Erosion and Anti-abuse Tax), un impôt cherchant à limiter l’érosion de l’assiette fiscale, en fait partie. Il vise avant tout à taxer les entreprises, américaines ou non-américaines, établies sur le sol américain qui déduisent de manière « considérable » de leur base imposable des paiements destinés à leurs filiales ou maison mère établies à l’étranger. Les paiements intragroupes concernés par l’impôt peuvent notamment inclure des paiements d’intérêts, des redevances pour propriété intellectuelle ou brevet. Si toutes les grandes entreprises américaines et les succursales de multinationales étrangères sont potentiellement concernées par l’impôt BEAT, effectif depuis le 1er janvier 2018, certaines sociétés devraient plus en souffrir que d’autres.

Les grandes institutions financières étrangères actives aux États-Unis pourraient notamment être pénalisées par la nouvelle mesure. En effet, il est très fréquent que leur succursale américaine se finance par emprunt auprès de la maison mère établie à l’étranger. L’entité américaine paie alors des intérêts à la maison mère, déductibles de sa base imposable à l’impôt sur les sociétés aux États-Unis. A présent, la succursale paiera un impôt supplémentaire de 10% sur la somme de ce paiement d’intérêts et de la base imposable à l’impôt sur les sociétés, de laquelle sera ensuite déduit le montant d’impôt sur les sociétés payé (cf. équation ci-dessous). Un tel impôt pourrait représenter une augmentation d’impôt importante pour l’institution financière au niveau du groupe. C’est dans cette optique que l’IIB – Institute of International Bankers représentant une centaine de banques non-américaines aux États-Unis – a dénoncé la mesure comme discriminatoire.

1 – BEAT, un impôt qui touche avant tout les multinationales américaines et étrangères

L’impôt BEAT sera déterminé par la différence entre d’une part, 10% de la base imposable augmentée des paiements intragroupes concernés et, d’autre part, le montant de la charge d’impôt déjà payé aux Etats-Unis, réduite de certains crédits d’impôt. En d’autres termes, l’impôt veille à ce que l’entreprise américaine soit assujettie à un impôt minimum de 10% sur ses bénéfices imposables avant les paiements versés à la filiale ou maison mère étrangère.

 

L’impôt BEAT sera calculé de la façon suivante :
BEAT = (10% * base imposable augmentée des paiements concernés) – (charge fiscale – certains crédits d’impôts)

La taxe sera applicable aux entités américaines ayant un chiffre d’affaires annuel brut d’au moins USD 500 millions (au cours des trois dernières années) et dont la part des dépenses intragroupes déductibles est supérieure à 3% du total des dépenses déductibles (2% pour les entités financières). Cela signifie que les entreprises concernées par cette mesure sont avant tout de grands groupes multinationaux – américains ou étrangers qui ont des succursales sur le territoire américain – et dont les flux, d’intérêts ou de redevances par exemple, vers des entités liées établies à l’étranger sont considérables. Les entreprises industrielles pourraient partiellement échapper à l’impôt dans la mesure où le paiement de marchandises – plus précisément les coûts de production – sera exempté de l’impôt (Cost of goods sold n’est pas soumis au BEAT, cf. schéma ci-dessus).

Cette mesure vise à réduire l’incitation des entreprises à effectuer des transferts de bénéfices ou des prix de transfert élevés vers des entités intragroupes établies à l’étranger, éventuellement dans des pays à fiscalité avantageuse. Cette pratique d’érosion de la base fiscale par les entreprises est également pointée du doigt par l’OCDE dans son programme Base Erosion and Profit Shifting (BEPS).

2 – Certaines multinationales plus pénalisées que d’autres

Afin d’appréhender les entreprises américaines pouvant être touchées par l’impôt BEAT, nous avons analysé les profits des sociétés du S&P500 réalisés hors des Etats-Unis. Le but est de comparer la part des profits réalisés à l’étranger avec la part de l’activité effective comptabilisée à l’étranger. Les rapports financiers des sociétés étant non-standardisés, nous avons utilisé les données collectées par Bloomberg et qui recensent la répartition géographique des profits de 71 entreprises du S&P500 (cf. tableau ci-dessous). Ces données ne sauraient représenter la situation exhaustive des entreprises américaines, néanmoins cela permet toutefois d’identifier l’impact que pourrait avoir le BEAT.

En moyenne pour les 71 entreprises, les profits et les chiffres d’affaires comptabilisés à l’étranger en proportion de leur total respectif sont équivalents, à savoir 39% pour l’année fiscale 2016. Toutefois, certaines sociétés affichent des profits hors États-Unis supérieurs à 60%-70% de leur profit total, alors que leur chiffre d’affaires comptabilisé à l’étranger ne représente que 20%-30%. Celles-ci pourraient être plus particulièrement touchées par l’impôt BEAT qui vise à réduire ces disparités en assurant un impôt minimum sur les flux intragroupes vers l’étranger. Selon les données transmises par Bloomberg, ce sont surtout les entreprises technologiques et pharmaceutiques qui seraient touchées par l’impôt BEAT. En effet, ces deux secteurs ont des profits comptabilisés à l’étranger représentant en moyenne 67% et 64% respectivement de leur profit total alors que leur chiffre d’affaires étranger ne représente que 43% et 46% de leur chiffre d’affaires total. Outre les prix de transfert, il existe un montant élevé de redevances dans ces secteurs.

Implications :

  • L’impôt BEAT vise à compenser l’avantage que représentent les paiements intragroupes déductibles de la base d’imposition à l‘impôt sur les sociétés. Son objet est d’assujettir les entités américaines à un impôt minimum de 10% de leur revenu imposable avant que les paiements soient versés à l’entité étrangère.
  • Les grandes entreprises internationales devraient être davantage impactées par l’impôt BEAT que les sociétés domestiques, n’ayant pas de filiales à l’étranger. Pour certaines multinationales, l’avantage apporté par la baisse d’impôt sur les sociétés de 35% à 21% pourrait être partiellement compensé par l’impôt BEAT.
  • Les données analysées indiquent que certaines entreprises comptabilisent une part plus importante de profits que de chiffre d’affaires à l’étranger. L’impôt BEAT vise à réduire ce décalage entre le profit et l’activité comptabilisés à l’étranger.  
  • Le Joint Committee of Taxation a estimé que l’impôt BEAT accroîtrait les recettes de l’Etat à hauteur de USD 149.6 milliards sur 10 ans, alors même que la réforme fiscale dans son ensemble devrait induire une baisse des recettes de USD 1’456 milliards sur la même période.

Les baisses d’impôts sur les entreprises devraient privilégier les secteurs industriels, d’énergie et de biens de consommation, ce qui soutiendrait l’investissement en machines et en équipements dans ces secteurs selon nos prévisions. L’impôt BEAT permettrait quant à lui un transfert de ressources des secteurs technologique et pharmaceutique notamment vers les secteurs plus traditionnels. Dans l’ensemble, nous anticipons que l’accélération de l’investissement des entreprises, de 4.7% en moyenne en 2017 à 6.4% estimés en 2018, devrait être un des moteurs de la croissance du PIB américain cette année.

Lisa Turk  - Économiste, États-Unis