Ariane de Rothschild au Global Landscapes Forum 2015 : « Face au défi climatique, il faut changer d’échelle et articuler l‘effort entre public et privé »

Conférences - 7/12/2015

Ariane de Rothschild est intervenue lors de la session plénière d’ouverture du Global Landscapes Forum 2015, samedi 5 décembre 2015 à 14h.  Découvrez la vidéo et la transcription de son intervention.


 

Transcription du discours d'Ariane de Rothschild

" C'est un grand privilège de m'adresser à vous, qui êtes dans cette salle ou qui suivez nos interventions à distance, en ce moment historique à mi-chemin de la 21e Conférence des Parties des Nations-Unies pour la lutte contre le changement climatique. Je suis fière de représenter devant vous dans ce panel, avec Emmanuel Faber, le secteur privé. Je le prends comme une reconnaissance de l'action que mène depuis des décennies mon Groupe, Edmond de Rothschild, acteur financier indépendant,
pour protéger les ressources de notre planète et lutter contre le réchauffement climatique.

J'attends de cette
Conférence de Paris un accord global, permettant de limiter le réchauffement climatique à 2°C au maximum et de donner aux pays les plus exposés et les plus pauvres les moyens de s'adapter au changement climatique. Je sais la négociation âpre. Mais il revient à la communauté internationale et aux Etats de créer le cadre coopératif et réglementaire, qui organise la réponse collective au défi climatique.

C'est à nous, acteurs privés, de transformer les contraintes en opportunités, les impasses en perspectives, les paroles en actes. Ma famille et mon Groupe ont décidé depuis longtemps d'assumer ce rôle. Car les investissements sont au cœur de la réponse que nous devons apporter au défi climatique et le secteur privé doit en être le principal moteur.

Notre engagement est un engagement de long terme. A travers notre action personnelle, les initiatives de notre Groupe financier et nos projets philanthropiques, nous poursuivons un même objectif : assurer les conditions d'un développement durable pour promouvoir le progrès de nos sociétés et le succès des générations futures. Nous développons dans ces trois différents champs, personnel, financier et philanthropique, des projets durables et à forte responsabilité sociale.

La philanthropie seule n'est pas la solution car les projets, pour durer, doivent être rentables. Je crois beaucoup que les différentes expériences se fécondent et se nourrissent les unes des autres. C'est la raison pour laquelle nous considérons comme essentiel de défricher de nouveaux champs d'activité, de risquer avec nos moyens propres pour rendre demain les projets des autres moins risqués, de saisir les contraintes pour les transformer en opportunités.

Donner du prix à la responsabilité et à la valeur temps. Il n'y a pas de petits ou de grands projets, mais une détermination à agir jour après jour. Je vous en donne une illustration : en même temps que j'entretiens et protège la biodiversité dans 500'000 ha en concessions forestières en Afrique, j'ai déployé des ruches de miel sur les toits de mes différentes banques en Europe.

A la tête de mon Groupe, j'ai aussi intensifié nos activités en matière de capital investissement dans la continuité historique de l'action de ma famille.  Nous avons notamment imaginé, il y a 10 ans, deux véhicules d'un genre nouveau concernant l'occupation des terres, l'un des sujets majeurs du Global Landscape Forum.

Le premier est notre
Fonds de dépollution des sols, qui vise à réhabiliter des terrains fortement dégradés par des pollutions industrielles lourdes, pour obtenir des réaménagements urbains durables. En mettant l'accent sur l'efficacité énergétique, l'enveloppe de développement représente aujourd'hui 300 millions d'euros d'investissements.

Le second est notre
Fonds d'agroforesterie. J'ai la conviction depuis très longtemps, bien avant le premier rendez-vous de Copenhague, que la lutte contre la déforestation, si essentielle pour éviter le réchauffement climatique dont elle est responsable pour plus de 20%, ne pouvait pas être simplement prise en charge par les subventions des Etats, qui se tarissent, ou par la philanthropie. Elle doit être déclinée en multiples projets durables, parce que rentables.

Ces projets offrent aux populations locales, à travers des schémas coopératifs d'« outgrowing », les outils de leur propre développement. Notre fonds d'agroforesterie investit en Afrique et en Amérique du Sud dans des projets combinant cultures agricoles, production forestière et sylvo-pastoralisme, en associant étroitement les petits propriétaires. Un même projet doit permettre de réduire les émissions de CO2 et de lutter contre la pauvreté grâce à une meilleure mise en valeur des productions traditionnelles au profit des populations locales.

Ce fonds d'agroforesterie est en phase de déploiement et rassemble 80 millions d'euros de financement. C'est beaucoup dans sa catégorie, mais bien trop peu au regard des enjeux. Notre objectif est de faire un premier pas, de tester des solutions pour les élargir. A travers l'action de ce Fonds, nous visons à créer un cercle vertueux entre développement durable, social et économique.

Cela implique de privilégier une vision à très long terme, à horizon de 10 à 20 ans, afin d'obtenir l'impact et le retour sur investissement attendus. C'est un défi important, car cet horizon de temps est particulièrement long pour tout investisseur. Malgré les risques singulièrement élevés, il s'agit de notre responsabilité à tous. Les ruptures technologiques accélèrent les changements, la convergence des sujets et des secteurs dans un monde devenu par définition global.

Dans ce monde convergent, les conséquences de nos actions comme de notre inaction sont immédiates.

C'est un grand espoir pour la société mondiale, car nous pouvons désormais envisager, ce qui est vital, de prendre en compte ensemble les externalités négatives, pour autant que nos objectifs convergent, eux aussi. Cette convergence, elle permet notamment d'avoir accès aux meilleures pratiques, quel que soit le secteur, et de bénéficier au plus vite des bienfaits de l'innovation. Dans ce monde convergent, l'investissement durable est clé.

Bien sûr, entreprises et institutions qui financent leur développement doivent veiller à ce que les investissements qu'elles réalisent intègrent les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Mon Groupe, signataire notamment des Principes d'Investissement Durable soutenus par les Nations Unies et du
Montréal Carbon Pledge, poursuit ce travail d'amélioration continue avec conviction.

Mais face à l'ampleur du défi climatique, il faut changer d'échelle. Rien ne sera possible sans l'articulation de l'effort entre public et privé. Les partenariats public/privé existent dans certains secteurs – mon Groupe en conseille de nombreux en Europe, en Asie et en Afrique – mais il faut les encourager davantage. Pour rendre des projets bancables, et en augmenter le nombre, les investisseurs publics et les pouvoirs publics ont un rôle déterminant. En accompagnant ou en incitant. Mais aussi en contribuant à réduire l'incertitude et à améliorer la prise en charge du risque. C'est la raison pour laquelle nous mettons en place des technical assistance facilities dans le cadre de nos projets.

L'initiative privée seule ne peut et ne pourra tout face à un défi estimé à 5.000 milliards de dollars par an d'investissement dans les prochaines années pour adopter une croissance verte. Pour notre part, nous travaillons étroitement avec de nombreuses institutions publiques, internationales comme le
Fonds pour l'Environnement mondial (FEM), la
Banque africaine de développement (BAD), des institutions européennes comme la
Banque européenne d'investissement (BEI) et bien sûr françaises comme la
Caisse des Dépôts et
Proparco, filiale de l'AFD.

Mais le niveau d'engagement des partenaires publics reste insuffisant. Il faut absolument que la coopération entre secteur privé et grandes institutions publiques, qu'il s'agisse des banques multilatérales de développement et d'investissement, des agences étatiques et même des exécutifs locaux se renforce. Nous pouvons créer des effets de levier massifs pour autant que les fonds d'amorçage et les soutiens publics soient à la hauteur de l'effort à réaliser.

Globale, notre réponse au défi climatique doit l'être aussi en mettant fin aux querelles stériles entre Nord et Sud, qui ne permettent pas d'avancer. Les pays les plus développés ont une responsabilité historique à laquelle ils ne peuvent et ne doivent se dérober. Mais les pays émergents et les pays en développement, où le défi se gagnera ou se perdra, doivent créer les conditions pour un climat d'affaires stable.

A travers notre
Fonds d'infrastructure pour l'Afrique, doté de plus de 500 millions de dollars, nous visons à renforcer l'inclusion financière. Nous investissons notamment dans des banques africaines, pour favoriser le financement des projets locaux, et pour faire entrer dans l'économie formelle de larges pans d'activité encore trop souvent laissés dans le secteur informel.

Je voudrais conclure en disant mon volontarisme et mon optimisme. Nous savons tous que ce qui est en jeu n'est plus seulement notre qualité de vie, mais notre vie. Nous devons, ensemble, prendre les décisions qu'appelle la situation dramatique dans laquelle se trouve notre planète. J'appelle aujourd'hui à la mobilisation de tous pour que nous fassions preuve de la détermination, du courage et de l'envie de coopérer. Chacun doit faire un pas vers l'autre.

Merci. "