Le rapport d’emploi américain devrait conforter la Fed, l’OPEP prolonge les coupes de production

L'hebdo des économistes - 20/12/2017

En bref
  • Le rapport d’emploi américain devrait conforter la Fed, l’OPEP prolonge les coupes de production
  • Focus Emergents : Les prix des matières premières restent déterminants pour les pays émergents

Analyses de Lisa Turk, Économiste, Etats-Unis, Matthias van den Heuvel, Économiste, François Léonet, Économiste, Marchés Émergents et Sophie Casanova, Économiste, Banque Centrales au sein de la Recherche Economique d’Edmond de Rothschild
  • Malgré une croissance des salaires décevante, la création de 228'000 postes au mois de novembre devrait conforter la Fed dans sa hausse de taux Fed Funds de 25pb le 13 décembre prochain
  • L’OPEP a décidé de prolonger son accord de coupes de production de pétrole jusqu’à la fin de l’année 2018, ce qui devrait soutenir les prix

Etats-Unis – le rapport d’emploi de novembre devrait encourager la Fed à hausser son taux directeur

Le marché du travail américain a continué de s’améliorer au mois de novembre. Au total, 228'000 postes ont été créés, dont 54'000 en éducation et santé et 46'000 en services aux entreprises. Le gouvernement a créé 7'000 postes, ce qui est supérieur à sa moyenne de 3'500 nouveaux emplois par mois depuis le début de l’année.

Dans l’ensemble en 2017, 174’000 emplois ont été créés par mois en moyenne, contre 187’000 en 2016. Malgré cette légère baisse, les créations de postes restent bien supérieures aux 100'000 postes nécessaires pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail[1]. Ce dynamisme a permis au taux de chômage de tomber de 4.8% en janvier 2017 à 4.1% en novembre. Le taux de sous-emploi, qui regroupe les chômeurs découragés et les mi-temps pour raisons économiques, a fait une forte chute, passant de 9.4% à 8.0% sur la même période. Ces deux indicateurs se situent actuellement aux niveaux de 2006-2007, suggérant que les tensions sur le marché du travail devraient s’accroître. Le taux de participation au marché du travail des 25-54 ans a également progressé en 2017, augmentant de 81.4% de la population de cette même tranche d’âge en janvier à 81.9% en novembre. Cette progression contraste avec la stabilisation à 62.8% du taux de participation total, c’est-à-dire de la population active de 16 ans et plus.

En revanche, sur le front des salaires, la déception a été importante en 2017. Alors que les salaires nominaux avaient atteint 2.9% de croissance en glissement annuel en décembre 2016, ils sont passés à 2.5% de croissance seulement au mois de novembre 2017 (moyenne de 2.6% depuis le début de l’année). Corrigée de l’inflation, la croissance des salaires réels a ralenti encore davantage, passant de 1.5% en 2016 à 0.3% seulement en 2017. Selon la Réserve Fédérale[2], l’accroissement de l’emploi temporaire, à 3% de la population active, pèse notamment sur les salaires. En effet, les contrats de court-terme ou saisonniers par exemple, sont davantage répandus dans des fonctions faiblement rémunérées. De plus, les créations de postes se sont avant tout manifestées dans des occupations à faible salaire en 2017 comme les fonctions de support administratif, la vente ou encore l’assistance sociale. Enfin, comme l’illustre la baisse du sous-emploi en 2017, les ressources disponibles sur le marché du travail étaient encore importantes jusqu’à récemment.

Malgré la faible croissance des salaires, le nombre élevé de nouveaux postes créés au mois de novembre et le maintien du taux de chômage à 4.1% seulement devraient conforter la Réserve Fédérale dans sa décision de porter son taux Fed Funds à 1.50% le 13 décembre prochain.

L’accord de l’OPEP devrait soutenir les prix du pétrole

Lors de sa réunion à Vienne le 30 novembre dernier, l’OPEP a, comme attendu, décidé de prolonger ses coupes de production de pétrole jusqu’à la fin de l’année 2018, soit neuf mois supplémentaires. Elle se laisse toutefois la possibilité de réévaluer la situation en juin 2018 ou de mettre fin aux coupes prématurément en cas de déséquilibre significatif entre l’offre et la demande. Cet accord entre les principaux producteurs de pétrole devrait limiter les pressions baissières sur le prix du baril après sa hausse de USD 42.5 (WTI) en juin 2017 à plus de USD 57 avant la réunion de l’OPEP. La reprise mondiale devrait également soutenir la demande. Ainsi, cette prolongation de l’accord de l’OPEP dans un contexte de demande en hausse, conforte notre scénario d’augmentation modérée des prix du pétrole en 2018.

Lisa Turk, Économiste, États-Unis et Matthias van den Heuvel, Économiste

 

Focus Emergents : Les prix des matières premières restent déterminants pour les pays émergents

  • Les économies du bloc émergent sont affectées de manière hétérogène par l’évolution du prix des matières premières. La croissance en Russie et dans les pays d’Amérique Latine y est fortement liée
  • Le dynamisme de la demande mondiale que nous anticipons devrait soutenir les prix pétroliers au premier semestre de 2018, facilitant une stabilisation de la croissance en Russie
  • La décélération modérée que nous prévoyons de l’investissement immobilier et en infrastructures en Chine devrait peser sur les perspectives des pays exportateurs de minerais tels le Brésil  

Le rebond de la croissance réelle du bloc émergent rappelle le lien prévalant entre ces économies et l’évolution du prix des matières premières. Selon nos analyses, près de 75% de l’accélération de la croissance émergente des 12 derniers mois s’explique par le rebond des pays exportateurs de matières premières. La croissance annuelle de la Russie et du Brésil s’établit désormais en territoire positif, à 1.8% et 1.4% respectivement, après plusieurs trimestres de récession.   

Les effets de l’évolution du prix des matières premières sur la croissance diffèrent bien entendu selon que l’économie considérée soit exportatrice ou importatrice de celles-ci. Sur ce point, une grande disparité prévaut au sein du bloc émergent. Parmi les principales économies émergentes, les pays d’Amérique Latine et la Russie sont les plus exposés par le canal des exports aux matières premières tandis que les économies asiatiques, à l’exception notable de l’Indonésie et de la Malaisie, sont importatrices nettes de matières premières. Aussi, le type de matières premières exportées diffère nettement d’un pays à l’autre. Par exemple, plus de 60% des exports brésiliens de matières premières consistent en denrées agricoles tandis que les métaux comptent pour 56% des exports sud-africains de matières premières.  

Une contraction du prix des matières premières pénalise nécessairement les producteurs émergents par la voie des exports mais d’autres canaux de contagion existent. L’évolution baissière du prix des matières premières tend à déprimer le cycle de l’investissement des pays exportateurs. Ce constat peut s’expliquer par la théorie de la maladie hollandaise (ou Dutch disease) où les pays exportateurs de matières premières favorisent l’investissement dans ce secteur au détriment du reste de l’économie, renforçant la dépendance de la croissance domestique au cycle des matières premières et contribuant à la désindustrialisation du pays. Ce constat se vérifie par exemple au Brésil où le renforcement de la dépendance aux matières premières – passées de 32% des exports à 46% en dix ans – s’est accompagné d’une érosion du poids de l’industrie dans la valeur ajoutée domestique.

Une dépréciation de la devise du pays exportateur accompagne généralement le repli du prix des matières premières, poussant à la hausse l’inflation domestique via le renchérissement des biens importés et érodant le pouvoir d’achat des ménages. Pour contraindre l’inflation et décourager les fuites de capitaux, la banque centrale s’engage alors dans un cycle monétaire restrictif en maintenant des taux directeurs élevés. Ce cas de figure a prévalu en Russie et au Brésil où les taux directeurs ont atteint respectivement des points hauts de 17% et 14.25% après le déclin du prix des matières premières de 2014. Il en résulte un coût du crédit plus élevé qui pénalise l’investissement des entreprises et la consommation des ménages. Par ailleurs, la rente dégagée par les matières premières représente une part importante des recettes budgétaires. Un recul durable des cours engendre une baisse du solde budgétaire, à l’image du déficit budgétaire de la Russie passé de 0.7% fin 2014 à 4% fin 2016 ce qui pose la question du financement de celui-ci.   

Pour les importateurs de matières premières, le déclin du prix de celles-ci permet une amélioration des comptes courants, réduisant les besoins de financement extérieurs en cas de déficit. La plupart des comptes courants en Asie émergente se sont ainsi améliorés depuis le pic atteint par les matières premières en 2011. Par ailleurs, une baisse des cours pétroliers tend à améliorer les comptes publics des pays émergents importateurs. En effet, par comparaison aux pays développés, ceux-ci tendent à davantage subventionner les prix de l’énergie. Enfin, la part des denrées agricoles dans la consommation des ménages est élevée pour les pays émergents. Une contraction des prix alimentaires a donc pour effet de pousser à la baisse l’inflation domestique, améliorant le pouvoir d’achat des ménages et offrant plus de marge de manœuvre aux banques centrales.        

Perspectives

  • Le rôle joué par la Chine dans le cycle des matières premières est clef, par le biais des investissements en actifs fixes notamment. Le pays représente ainsi près de la moitié de la consommation mondiale de matières premières comme l’aluminium, le cuivre, le zinc ou l’acier.
  • Le ralentissement modéré que nous anticipons en 2018 pour l’économie chinoise – qui intègre une décélération de l’investissement immobilier et en infrastructures, secteurs à forte intensité en matières premières – n’est donc pas de nature à soutenir une accélération durable de la croissance des exports de minerais. Sur ce point, l’importance des exports de minerais pour les économies sud-africaines ou brésiliennes à destination de la Chine est à surveiller.
  • En revanche, la légère hausse des prix pétroliers que nous anticipons au cours de l’année 2018 – liée au dynamisme de la demande mondiale – et la prolongation de l’accord de l’OPEP devraient permettre une stabilisation de la croissance en Russie.

François Léonet, Economiste, Marchés émergents  

 


 

[1] J. Yellen, 3 décembre 2015, "To simply provide jobs for those who are newly entering the labor force probably requires under 100,000 jobs per month."

[2] https://www.federalreserve.gov/newsevents/speech/brainard20161117a.htm