"Les Abenomics sont un échec, pas un modèle" - Tribune de Mathilde Lemoine pour Challenges

Groupe - 26/02/2016

Mathilde Lemoine, Group Chief Economist, publiait le jeudi 25 février une tribune sur le Japon dans le magazine Challenges.

Les Abenomics sont un échec, pas un modèle

Au lieu de se réformer et d'améliorer sa productivité, leJapon a privilégié la dépense publique et la planche à billets.
Une catastrophe dont la BCE aurait tort de s'inspirer.
Trois ans après l’élection de Shinzo Abe comme Premier ministre et malgré ses annonces tonitruantes de « big bang » économique, le Japon reste englué dans la stagnation de son économie. Son PIB a reculé de 0,4% au quatrième trimestre, ce qui porte la croissance sur l’année 2015 a seulement 0,4 %. Trois flèches devaient être décochées pour sortir l’Archipel de la déflation : un plan de relance massif, une politique monétaire ultra-expansionniste et des réformes structurelles. Comme souvent, le gouvernement a commencé par accroître les dépenses publiques et le bilan de la banque centrale (lire le graphique) plutôt que d’engager les réformes structurelles décidées comme l’augmentation du taux d’emploi, l’amélioration de la gouvernance des entreprises ou la dérégulation de certains secteurs.

 

Le résultat se passe de commentaires. Le déficit public atteint 7,7% du PIB, la dette publique 230% du PIB et la banque centrale japonaise détient plus de 30% de la dette publique nationale. Mais le PIB a reculé 2 trimestres sur 4 en 2015 et l’inflation était proche de 0 fin 2015.
Face à cet échec, la Banque du Japon a décidé de prendre tout le monde par surprise en instaurant des taux d’intérêt négatifs sur les nouvelles réserves des banques déposées à la Banque Centrale. Cette mesure, à la mode chez les banquiers centraux (Suisse, Suède, Danemark, zone euro), ne devrait pas relancer la croissance japonaise. D’ailleurs, elle a déjà eu un effet contraire à celui attendu puisque la monnaie japonaise s’est réapprécié après avoir dévissé de près d’un tiers depuis l’arrivée au pouvoir de Shinzo Abe.
Certes, le taux de chômage est de 3,3%, mais ce faible niveau résulte d’une politique de renforcement de la flexibilité du marché du travail et de réduction des salaires, mise en œuvre après la récession de 1998. Toutefois, la part importante de salariés temporaires limite la progression des salaires et les départs à la retraite ne font qu’accentuer ce phénomène car ce sont souvent des emplois qualifiés à revenu élevés.
Après avoir été largement salués, il serait utile de tirer les premières leçons des Abenomics. Pour lutter contre la déflation, il ne suffit pas d’augmenter les dépenses publiques et d’injecter des montants colossaux de liquidités. Il est indispensable d’accroitre la productivité de l’économie dans son ensemble. En effet, elle détermine l’incitation à investir, le rythme de croissance des salaires et de l’inflation. Or la productivité est de 0,75 % seulement au Japon, contre 3% dans les années 1990. Si les politiques économiques ne sont pas orientées vers l’investissement, l’innovation, l’éducation et la formation continue, les incitations à investir sont trop faibles pour que les politiques monétaires soient inflationnistes. Contrairement à ce que déclarait récemment Mario Draghi, le président de la BCE, le Japon n’est surtout pas le modèle à suivre.

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