L'Hebdo des économistes : troubles en Afrique du Sud

Regards et perspectives économiques - 19/10/2016

François Léonet, Économiste au sein de de notre équipe Recherche économique, commente, dans l'Hebdomadaire d'Economie de cette semaine, l’incertitude politique en Afrique du Sud qui vient se superposer à une croissance atone, une dépendance significative aux matières premières et des déséquilibres socio-économiques non-résolus.

Après le Brésil et la Turquie, c’est au tour de l’Afrique du Sud d’être agitée de soubresauts politiques. Déjà fragilisé par la poursuite judiciaire du Ministre des Finances, P. Gordhan, pour des actes de fraude commis alors qu’il dirigeait les services fiscaux sud-africains, l’équilibre politique du pays est désormais mis en péril par les allégations portées à l’encontre du Président Jacob Zuma pour trafic d’influence. Ce dernier est par ailleurs également cité dans plusieurs scandales de corruption et d’abus de biens sociaux.
Ces tourments politiques pourraient déboucher sur la perte pour l’Afrique du Sud du statut d’émetteur obligataire de qualité, contraignant la capacité de refinancement du pays sur les marchés internationaux et pesant sur ses perspectives de croissance. Le marché obligataire pourrait plus particulièrement en pâtir.

Ces évènements s’inscrivent dans la lignée d’un bouleversement politique plus large, symbolisé par le revers lors des élections municipales d’août du parti au pouvoir depuis la fin de l’apartheid en 1994, l’African National Congress (ANC) dont J. Zuma est le leader. Le déclin de l’ANC s’illustre également par la perte de villes de premier plan telles Johannesburg ou Pretoria, tombées dans l’escarcelle de la Democratic Alliance, le principal parti de l’opposition.
L’échéance lointaine des prochaines élections législatives qui se tiendront en 2019 laisse entrevoir peu de perspectives de changement à une population lassée des scandales politiques et d’une croissance économique atone, en plus d’être peu inclusive. L’Afrique du Sud figure en effet parmi les pays les plus inégalitaires en termes de distribution des revenus et est affectée par un chômage fort. Celui-ci figure à 26.6% et atteint 51.3% pour les 15-24 ans, témoignant de l’impuissance de l’économie sud-africaine à générer suffisamment d’emplois pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail. Les probabilités de contestation sociale sont donc élevées, ajoutant au risque politique du pays. Ces mouvements ne concernent pas uniquement les exclus du marché du travail mais se retrouvent également sous la forme de grèves parmi la population active, particulièrement dans l’industrie minière en pleine restructuration.

La prédominance des matières premières dans les revenus de l’export illustre la faible diversification extérieure du pays, l’assujettissant aux fluctuations des cours internationaux. Les exports de métaux et minerais représentaient 61% des exports totaux en 2014 (cf. graphique de droite). Avec 20% des exports sud-africains à destination de la Chine, l’exposition à ce pays est d’autant plus préoccupante que nous anticipons une poursuite du ralentissement de l’activité chinoise en 2017 et une mutation des besoins en matières premières de la seconde économie mondiale.

Le ciel s’assombrit d’autant plus pour l’Afrique du Sud que le verdict des agences de notation, attendu fin novembre et début décembre, pourrait être défavorable tant pour la croissance locale que pour les flux de capitaux internationaux. La nation pourrait alors perdre son statut d’émetteur obligataire de qualité, obligeant certains investisseurs institutionnels à se désengager de ce marché par contrainte légale. La perte de ce statut pèserait vraisemblablement sur la devise, soutenue en 2016 par le rebond du prix des matières premières, encourageant la South African Reserve Bank à maintenir, voire augmenter, ses taux directeurs (cf. graphique de gauche).
Les dépenses gouvernementales, en décélération depuis plusieurs exercices et de moins en moins représentées dans la création de valeur du pays, seraient alors nettement revues à la baisse. Cet élément ne permettrait alors pas de pallier la faiblesse de l’investissement privé ou de rééquilibrer le système de redistribution des richesses.

Au-delà de ces considérations, les développements observés en Afrique du Sud rappellent à quel point la sphère émergente est un ensemble hétérogène. La notion de « BRICS » – terme englobant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud – semble aujourd’hui dépassée tant les divergences entre ces pays sont fortes (cf. graphique de droite). Celles-ci se retrouvent bien sûr au niveau des trajectoires de croissance, d’inflation ou de politique monétaire mais aussi, et de plus en plus, dans le rythme d’adoption et d’application des réformes structurelles. Ces dernières sont vitales pour les pays émergents et doivent en général porter sur l’assainissement des bilans bancaires, la restauration de la compétitivité de la sphère industrielle, la fluidification d’un marché de l’emploi souvent rigide et la moindre dépendance au cycle des matières premières.

Certains pays l’ont bien compris comme l’Inde et, dans une moindre mesure, la Chine. A l’inverse, le Brésil, la Russie et l’Afrique du Sud doivent avancer dans ces domaines… à moins que la réalité économique ne les rattrape durement comme c’est le cas au Brésil.