L’incertitude quant aux baisses d’impôts pèse sur les rendements longs aux États-Unis, modération immobilière en Chine

L'hebdo des économistes - 28/11/2017

En bref
  • L’incertitude quant aux baisses d’impôts pèse sur les rendements longs aux États-Unis, modération immobilière en Chine
  • Focus Suisse : La faiblesse du franc devrait soutenir l’économie

Analyses de Lisa Turk, Économiste, Etats-Unis et François Léonet, Économiste, Marchés Émergents et Sophie Casanova, Économiste, Banque Centrales au sein de la Recherche Economique d’Edmond de Rothschild
  • Alors que les entreprises ont des attentes élevées quant aux baisses d’impôts et à la possibilité de déduire leurs investissements de leur base imposable…
  • … l’incertitude quant à l’issue du vote au Sénat entretient le doute sur les marchés et pèse sur le niveau du rendement Treasury à 10 ans
  • En Chine, le ralentissement immobilier se poursuit. Le resserrement des conditions hypothécaires et la persistance de mesures restrictives maintiendraient cette modération immobilière ces prochains mois

Après l’interruption des débats lors de la semaine de Thanksgiving, les Sénateurs devraient reprendre leurs discussions sur les baisses d’impôts dès cette semaine. Si l’approbation du projet de loi sur les nouvelles mesures fiscales à la Chambre des Représentants, le 16 novembre, n’était pas une grande surprise, l’issue du vote au Sénat est plus incertaine. D’une part, la majorité républicaine est plus faible au Sénat qu’à la Chambre des Représentants et, d’autre part, tous les sénateurs républicains ne sont pas d’accord de voter en faveur d’une loi qui creusera le déficit. Cela entretient l’incertitude depuis plusieurs jours, et semble peser sur les anticipations de croissance des investisseurs.

Nous anticipons que le Sénat devrait modifier sa proposition au cours des prochaines semaines dans le but de trouver un accord interne d’ici la fin de l’année. Pour l’instant, nous n’estimons pas que les différences entre le projet de loi de la Chambre des Représentants et celui du Sénat puissent modifier de manière significative nos estimations d’impact macroéconomique. Les deux versions proposent une baisse totale des recettes du gouvernement autour de USD 1'400 milliards sur 10 ans.

La différence majeure, pour l’année 2018, consiste en un délai d’un an, donc à 2019, de la mise en place de la baisse de l’impôt sur les sociétés de 35% à 15% dans la version du Sénat, contre une instauration dès 2018 dans la version de la Chambre des Représentants. En revanche, l’autre mesure phare, qui est la déductibilité immédiate des investissements des entreprises, est maintenue dans les deux propositions dès 2018. C’est avant tout cette mesure qui devrait stimuler la croissance du PIB américain en 2018. Pendant cinq ans, les entreprises auraient la possibilité de déduire leurs investissements en équipements et en machines de leur base imposable, dès la première année d’acquisition, au lieu d’effectuer une dépréciation classique. Les entreprises américaines sont particulièrement optimistes quant au passage des baisses d’impôts, comme nous l’indiquent les nombreux sondages à propos de leurs investissements futurs. Si les baisses d’impôts sont adoptées, c’est par le canal des entreprises que le PIB pourrait être stimulé. In fine, nous anticipons qu’un passage de la proposition de loi au Sénat pourrait renforcer les anticipations de croissance, ce qui induirait une légère remontée du rendement Treasury 10 ans, à 2.90% au 2ème trimestre 2018 selon nos prévisions.

En Chine, le ralentissement des prix de l’immobilier résidentiel nouvellement construit se poursuit. Les prix constatés dans les 70 principales villes du pays enregistrent une croissance annuelle de 5.4% en octobre, par comparaison à 6.3% en septembre. Ce ralentissement touche l’ensemble des villes considérées, peu importe leur taille relative. Cette décélération devrait se poursuivre au cours des prochains mois. D’une part, les conditions de financement sur le marché hypothécaire paraissent moins souples comparé à 2016. Le taux moyen appliqué pour les particuliers figure ainsi à 5%, contre 4.5% en moyenne l’an passé. La croissance du crédit hypothécaire est également en phase de décélération. D’autre part, les mesures prises par certaines villes en Chine pour décourager la spéculation immobilière resteraient d’application. Ces dernières revêtent des formes variées dont les plus communes sont les restrictions portant sur l’achat de résidences ou les ventes de logements ainsi que le relèvement de l’apport en capital nécessaire à l’acquisition d’un bien immobilier.

Sophie Casanova, Économiste, Banques centrales, Lisa Turk, Économiste, États-Unis et François Léonet, Économiste, Marchés Emergents

  

Focus Suisse : La faiblesse du franc devrait soutenir l’économie

  • Après un premier semestre 2017 décevant à 0.4% en glissement annuel, la croissance du PIB devrait accélérer pour atteindre 1.8% en 2018 et 1.7% en 2019
  • La croissance soutenue des principaux partenaires commerciaux de la Suisse et la dépréciation du franc soutiendraient le secteur exportateur
  • Dans ce contexte de relance et d’inflation encore fragile, la BNS devrait maintenir une politique monétaire accommodante

La croissance du PIB suisse a été particulièrement décevante au premier semestre 2017, atteignant seulement 0.4% en glissement annuel. Ce ralentissement a été accentué par des facteurs exceptionnels, tels que la révision méthodologique survenue durant l’été ou encore la normalisation des performances à l’exportation de l’industrie pharmaceutique après une année 2016 particulièrement dynamique.  De plus, les indicateurs d’activité économique suggèrent une croissance très dynamique dans les mois à venir. Le PMI manufacturier est depuis plusieurs mois à un niveau qui va historiquement de pair avec un taux de croissance entre 3 et 4%. En conséquence, nous avons révisé à la baisse nos prévisions de croissance du PIB pour 2017, de 1.4% à 0.8%. Néanmoins, la croissance de l’économie suisse devrait accélérer en fin d’année 2017 pour atteindre 1.8% en 2018, portée par les bonnes dynamiques du commerce extérieur.

En effet, le secteur exportateur suisse devrait bénéficier de l’accroissement de la demande étrangère pour les produits suisses dans un contexte de forte croissance de ses deux principaux partenaires commerciaux, la zone euro et les États-Unis. De plus, le franc suisse s’est déprécié de plus de 8% contre l’euro depuis le mois d’avril, ce qui améliore la compétitivité-prix des exportations suisses. Si l’accélération des exportations reste contenue, c’est parce que notre analyse montre que les volumes d’exportations suisses sont relativement peu sensibles aux variations du taux de change et qu’une dépréciation du franc est utilisé, en partie, par les entreprises exportatrices pour accroître leurs marges. Cette tendance a été confirmée par le dernier sondage du Switzerland Global Entreprise qui montre que la plupart des entreprises ne ressentent pas encore d’effet concret de la dépréciation sur leur volume d’exportation tandis que 53% d’entre elles affirment que les nouveaux taux de changes ont amélioré leurs marges.

La hausse des marges des entreprises devrait stimuler l’embauche de travailleurs à temps plein, qui avait chuté pour être remplacée par des temps partiels à la suite du choc du franc fort. La consommation privée devrait donc légèrement accélérer en 2018 malgré la poursuite de la hausse de l’inflation qui pèse sur le pouvoir d’achat des ménages.  L’investissement des entreprises devrait lui aussi être stimulé par la dépréciation du franc et la confiance des industriels dans un contexte où les conditions de financement restent très favorables et le taux d’utilisation des capacités de production est en forte hausse. Du côté de la construction, la croissance de l’investissement résidentiel devrait rester mesurée. Car, si la pénurie de placements financiers va continuer d’être un élément de support, plusieurs facteurs vont peser sur la construction de logement, notamment un taux de vacance à son plus haut niveau depuis 18 ans (1.47% en juin 2017) et l’abaissement du taux de référence applicable aux contrats de bail à 1.5% en juin 2017 qui va peser sur le rendement locatif.

Les loyers représentant 20% de l’indice des prix à la consommation (IPC), leur modération va peser sur l’inflation. Cette dernière devrait quand même accélérer en 2018 pour atteindre 0.7% sur l’année contre 0.5% en 2017. Elle serait en effet soutenue par la dépréciation du franc – les biens importés représentant 24% de l’IPC –, l’accélération de l’activité et la récente hausse des prix du pétrole.  Etant donné que l’économie suisse devrait encore se situer en-dessous de son potentiel jusqu’à la fin de l’année 2019, les pressions inflationnistes devraient rester contenues et l’inflation ne devrait atteindre que 1.0% en 2019.

La faiblesse de l’inflation et la relance encore fragile devraient pousser la BNS à conserver une politique monétaire accommodante. Nous anticipons toutefois que la BNS devrait se satisfaire de la valeur actuelle du franc qu’elle considère désormais comme étant « à un niveau élevé » plutôt que « nettement surévalué ». Elle ne devrait donc pas intervenir significativement sur les marchés des changes tant que le franc restera près de son niveau actuel. Par ailleurs, la BNS devrait maintenir inchangés ses taux directeurs tant que la BCE ne remontera pas les siens.