​​

Brexit : les européens ont la main

Dans la presse - 26.06.2017

L'Agefi, 26 juin 2017 - En position de force, la zone euro est parvenue à exiger des discussions préalables à la négociation des accords commerciaux.

Depuis que l’ancien Premier ministre du Royaume-Uni a décidé de renégocier les termes du contrat d’appartenance à l’Union européenne, les britanniques se sont systématiquement cassés les dents sur le front uni qu’ont constitué les européens. Non seulement David Cameron n’est jamais parvenu à obtenir un droit de veto sur les décisions concernant la zone euro comme il le souhaitait mais, depuis le vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, les européens ont imposé leur calendrier et leurs exigences. Tout d’abord, ils ont poussé Theresa May, l’actuel Premier ministre du Royaume-Uni, à déclencher l’ouverture des négociations en mars 2017. Ensuite, le négociateur en chef pour les 27 autres Etats-membres de l’Union européenne, Michel Barnier, est parvenu à exiger des discussions préalables à la négociation des accords commerciaux sur les conditions de sortie du Royaume-Uni.

Trois grandes conditions

Ces conditions sont au nombre de trois: la garantie du droit des citoyens européens résidant au Royaume-Uni, le solde des comptes et des engagements financiers et la redéfinition des frontières de l’Union européenne notamment irlandaises. Parallèlement, les représentants de l’Eurosystème et des Etats membres de la zone euro ont lancé l’offensive sur la question de la localisation des chambres de compensation, indispensables aux transactions financières entre institutions. En effet, il n’était pas nécessaire d’attendre l’ouverture formelle des négociations pour franchir une étape supplémentaire dans la consolidation de l’architecture financière de la zone euro.

L’enjeu financier est tel, pour les britanniques, qu’après avoir expliqué que l’implantation des chambres de compensation n’était pas du tout un sujet important ni un enjeu, les lobbys londoniens ont multiplié la publication de chiffres dénonçant le coût élevé d’une relocalisation des chambres de compensation et insisté sur les dysfonctionnements qu’elle engendrerait.

Du point de vue macro-économique, comme je l’avais démontré dans une étude réalisée en avril 2016, la localisation des chambres de compensation en zone euro permettrait à la Banque Centrale Européenne d’avoir une meilleure connaissance des systèmes de paiement en euros et de pouvoir intervenir rapidement en cas de crise de liquidité. L’Eurosystème éviterait ainsi des appels de marge disproportionnés au regard du risque, comme ceux imposés par la place londonienne lors de la crise de la zone euro.

Ainsi, une relocalisation des chambres de compensation qui traitent des montants importants en euros consoliderait encore un peu la monnaie unique et améliorerait la transmission de la politique monétaire au sein de la zone euro. La Commission européenne vient d’ailleurs de proposer que les chambres «super-systémiques» qui traitent en euros soient implantées en zone euro et que celles qualifiées de «systémiques» soient sous la double tutelle de la Banque centrale européenne et de la Banque d’Angleterre.

Défendre une position unique

Le rapport de force est donc clairement en faveur des européens, ce qui n’est pas une surprise compte tenu de leur poids économique et de leur capacité éprouvée à défendre une position unique malgré les dissensions existantes entre les Etats membres. Par ailleurs, ces derniers ont donné un mandat à l’unanimité à Michel Barnier pour négocier la première phase, c’est-à-dire les modalités de la rupture entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Il est donc probable qu’ils gardent la main face aux britanniques, ce qui constitue un facteur de pression à la baisse sur la livre sterling. De plus, si les effets du vote en faveur du Brexit sur l’économie ont été limités par les interventions de la banque d’Angleterre et par l’assouplissement de la politique budgétaire, l’accélération de l’inflation pèse sur le pouvoir d’achat des ménages. Certes, les britanniques ont continué d’acheter frénétiquement. Mais cela n’a qu’un temps car d’une part, l’inflation a continué de croître pour atteindre 2,9% au mois de mai 2017. D’autre part, les ménages ont largement puisé dans leur épargne. Leur taux d’épargne est désormais à un plus bas historique, 3.3% du revenu des ménages. Ainsi, les effets négatifs de la chute de la livre sterling commencent à se faire sentir alors que l’impact positif sur les exportations s’émousse.

Il ne s’agit pas à ce stade de distribuer des bons ou des mauvais points mais d’analyser de façon éclairée les rapports de force existants dans le cadre des négociations du Brexit. Ils montrent la capacité nouvelle de la zone euro à fédérer ses membres autour du renforcement de son architecture financière mais aussi la cohésion de l’Eurosystème. La possibilité pour la Banque Centrale Européenne d’établir des taux d’intérêt indépendamment des vicissitudes américaine et britannique et le choix des français en faveur d’un Président souhaitant une consolidation de la zone euro font de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne un problème avant tout britannique.

La zone euro, elle, a gagné en indépendance et a désormais les moyens de dessiner son avenir. Cela signifie notamment que les taux européens sont moins dépendant des taux américains et que l’euro est devenue une monnaie de réserve. C’est une donnée nouvelle que doit intégrer la Banque Nationale Suisse dans la conduite de sa politique monétaire. Il reste désormais aux chefs d’Etats et de gouvernements de la zone euro à mener des politiques économiques susceptibles d’accélérer la croissance potentielle.

 

Par Mathilde Lemoine, Group Chief Economist. Paru dans l'Agefi le 26 juin 2017.