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Commerce mondial: un nouveau souffle?

Dans la presse - 28.07.2017

L'Agefi, 28 juillet 2017 - L’unilatéralisme agressif de Donald Trump masque les nouvelles sources de commerce.

Après sa chute de plus de 10% en volume en 2009, le commerce mondial a crû à peu près au même rythme que celui du PIB et non plus deux fois plus vite comme auparavant. Certains en ont conclu, un peu rapidement, que c’était la fin de la mondialisation, voire la «démondialisation ».
Certes le ralentissement des échanges mondiaux a des causes structurelles comme l’arrêt de la fragmentation des processus de production, mais il résulte aussi de la faiblesse de l’investissement et de la persistance de nombreuses créances douteuses dans les bilans des banques de la zone euro, qui sont de nature conjoncturelle.
Par ailleurs, la régionalisation asiatique et le développement des échanges de services constituent de nouvelles sources de croissance du commerce mondial, ainsi que la mise en oeuvre de l’accord multilatéral de facilitation des échanges de l’OMC entré en vigueur le 22 février dernier.

Le financement des entreprises exportatrices

Les travaux économétriques montrent que deux tiers du ralentissement du commerce mondial résulteraient de l’anémie des composantes du PIB les plus intensives en importations comme l’investissement. Ainsi la reprise de l’investissement des entreprises pourrait soutenir le commerce international durant les prochains semestres si elle se confirmait.
De plus, la poursuite de la sortie des créances douteuses du bilan des banques de la zone euro qu’exige la Banque centrale européenne (BCE) permettrait de réduire les contraintes sur l’offre de crédit, ce qui faciliterait le financement des entreprises exportatrices.
Parallèlement à ces facteurs conjoncturels, la régionalisation asiatique est une source de nouveaux flux de commerce. Basée sur trois piliers, elle a engendré une multiplication par 13 des exportations intra-asiatiques en 10 ans, qui représentent désormais 4.1% du commerce mondial contre 2% fin 2007, et un doublement du PIB par habitant de cette région. Le premier pilier est la mise en oeuvre de l’accord de libre-échange Chine-ASEAN. Il a déjà engendré une augmentation des échanges intra-zone.

La banque d’infrastructure asiatique

Le deuxième est la création de la Banque d’infrastructure asiatique (AIIB) qui permet notamment de financer des grands projets tel que la «Nouvelle route de la soie», ayant pour objectif de relier la Chine au continent Eurasiatique, ou des investissements en faveur de la transition énergétique.
Le troisième pilier est la création d’une place financière asiatique soutenue par l’existence d’une monnaie de référence qui serait le yuan. Une telle

LA TERTIARISATION DE L’ÉCONOMIE CHINOISE ENGENDRE UNE NOUVELLE DEMANDE DE BIENS DE SERVICES. LA CHINE ACHÈTE PRATIQUEMENT AUTANT DE BIENS DE CONSOMMATION À L’ÉTRANGER QUE LE JAPON.



politique de régionalisation peut donc accroître le commerce mondial et ne consiste pas en un simple «détournement de trafic». De plus, les dépenses d’infrastructure vont se multiplier avec la poursuite de la
construction de la «Nouvelle route de la soie».
D’autre part, les pays de l’ASEAN comptent accélérer le développement du Partenariat économique régional global. Cet accord entre les pays de l’ASEAN, la Chine, la Corée du Sud, l’Inde, le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande a notamment pour objectif de faciliter les échanges de biens et de services, les investissements entre ces pays et la coopération économique.
Les pays adhérant à ce Partenariat ont un PIB de 26 200 milliards de dollars,
soit 32% du PIB mondial, et ils sont peuplés de 3,4 milliards d’individus, soit 45% de la population mondiale. Enfin, la tertiarisation de l’économie chinoise engendre une nouvelle demande de biens de services. En effet, la Chine achète pratiquement autant de biens de consommation à l’étranger que le Japon. En conséquence, les pays émergents qui expliquent, à eux-seuls, 87% de la croissance en volume des importations mondiales observée depuis le début de l’année et 63% de la croissance des exportations mondiales, pourrait soutenir le commerce mondial.
Quant à l’arrêt de la fragmentation des processus de production, il pèse certes
sur la croissance des échanges de biens mais les chaines de production existantes soutiennent le développement des échanges de services. En effet, le commerce de produits finaux a laissé sa place en partie au «commerce d’approvisionnement », comme le qualifie R. Baldwin.
Ce commerce résultant des chaînes de valeur déplace de la main d’oeuvre, du capital et de la technologie et engendre ainsi une forte croissance des exportations de services.
Entre 2010 et 2015, la croissance moyenne annuelle des importations de services a été de 5% contre 1% pour les biens. Par ailleurs, la Chine est devenue le deuxième importateur mondial (13% des importations) avec les Etats-Unis, contre 20.2% pour l’Union européenne (UE). Et les exportations chinoises de services représentent 8% des exportations mondiales de services, après l’UE et les Etats- Unis mais devant le Japon (4.3%) et l’Inde (4.2%), selon l’OMC. Ainsi, même si le commerce de services est moins intensif en importations, son développement peut constituer une demande de biens supplémentaires.

La politique des petits pas

Nous sommes loin de la démondialisation même si le Président américain a cherché à faire croire qu’il pouvait imposer de façon unilatérale des mesures protectionnistes. Compte tenu de leur objectif affiché de renforcement des échanges régionaux, les Chinois ont tout intérêt à continuer leur «politique des petits pas» afin de contenir D. Trump et d’éviter une escalade tarifaire.
Le commerce mondial pourrait continuer d’accélérer. Seule une faiblesse persistante du prix des matières premières pourrait casser cette dynamique car les échanges de biens et services au sein des pays émergents sont encore trop faibles pour réduire significativement la dépendance du commerce mondial au prix des matières premières.

 

Par Mathilde Lemoine, Group Chief Economist. Paru dans l'Agefi le 28 juillet 2017.