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Royaume-Uni : Messieurs les anglais, ne vous "tirez" pas les premiers

Analyse de marché - 15.02.2016

Parmi les risques qui entourent l’année 2016, le piège politique du Brexit ne doit pas être minimisé.

Le "Brexit", qui fait référence au "Grexit" évoqué durant l'été 2015 lors de la crise grecque, est une abréviation de "British Exit". Il évoque l'hypothèse d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne (UE). Les conservateurs et les travaillistes sont actuellement au coude à coude dans les sondages (cf. graphique ci-après).

Si ce sujet occupe le devant de la scène, c'est que lors de sa campagne pour briguer un second mandat de Premier ministre, David Cameron avait promis d'organiser, au plus tard en 2017, un référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni dans l'Union Européenne. Il avait fait ce choix car les eurosceptiques devenaient de plus en plus nombreux au sein de son camp, le Parti conservateur, et chez ses concurrents, notamment le parti souverainiste UKIP (United Kingdom Independence Party). Cette tactique politique poursuit deux objectifs :

> Confirmer, oui ou non, que les britanniques souhaitent poursuivre l'aventure européenne
> Modifier la direction prise par la construction européenne

 

Pour faciliter la défense du "non" au Brexit, David Cameron a engagé des négociations avec l'UE. Il espère obtenir des avancées notoires au sommet des 18 et 19 février, afin de rendre possible un referendum dès le mois de juin. Il estime que si le referendum a lieu rapidement, les comportements de protection nationale face à l'immigration se feront moins sentir (cf. graphiques ci-dessous).

 

Concrètement, David Cameron a présenté quatre grandes exigences au président du Conseil européen, Donald Tusk. Pour y répondre, ce dernier a rédigé une lettre étayant les propositions qui pourraient servir de base aux prochaines discussions :

1.    La souveraineté
Souhaits de David Cameron : Pour éviter de se diriger vers une union politique, la mention d'une "Union sans cesse plus étroite" ne serait plus une obligation pour les états membres. Par ailleurs, les pouvoirs de contrôle des parlements nationaux seraient renforcés.
Proposition de Donald Tusk : Au vu de la situation particulière du Royaume-Uni, il ne serait pas tenu de prendre part à une intégration politique plus poussée.

2.    La compétitivité
Souhaits de David Cameron : Afin d'achever la construction du marché unique, la libre circulation des capitaux serait perfectionnée et la réglementation européenne serait allégée pour les entreprises.
Proposition de Donald Tusk : Cette demande n'est pas problématique. L'une des priorités des Européens est d'approfondir le marché intérieur et de l'étendre au secteur des services et de l'économie numérique.

3.    La monnaie
Souhaits de David Cameron : L'euro ne serait plus considéré comme la seule et unique monnaie de l'Union Européenne. Ainsi, toute politique décidée par les Etats membres de la Zone Euro ne serait qu'une option pour les autres Etats.
Proposition de Donald Tusk : Les mesures prises en cas d'urgence ou de crise, destinées à préserver la stabilité financière de la Zone Euro, n'engageront pas la responsabilité budgétaire des Etats membres dont la monnaie n'est pas l'euro. 

4.    La libre circulation des Européens
Souhaits de David Cameron : Les Européens qui s'installeraient au Royaume-Uni devraient attendre quatre ans de présence sur le territoire avant de pouvoir toucher des allocations sociales.
Proposition de Donald Tusk : Un mécanisme de "frein d'urgence" allant de ce sens pourrait être utilisé. Par ailleurs, des mesures permettant de limiter un afflux trop important de travailleurs pourraient être envisagées en cas de force majeure.

Points clefs :

> Techniquement, il est beaucoup plus facile pour un Etat de sortir de l'Union Européenne que de la Zone Euro, car la monnaie nationale existe toujours. Techniquement, l'article 50 du Traité sur l'Union Européenne prévoit l'hypothèse d'une sortie d'un Etat membre. Ce dernier doit notifier au Conseil Européen son intention de se retirer.
> Politiquement, parmi les grands pays, les Allemands sont prêts à accorder certains assouplissements à Londres pour que l'Union Européenne reste au complet. Ils ne veulent pas se contenter d'un partenariat unique avec la France et souhaitent, au contraire, maintenir une organisation rigoureuse (cf. graphique ci-contre).

 

Quelles conséquences ?

> Depuis vingt ans, les chercheurs tentent d'évaluer les conséquences d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne. Personne n'est véritablement parvenu à estimer le coût économique d'une telle situation, ni pour le pays, ni pour le reste de l'UE.
> Si elles divergent sur leurs conclusions, toutes ces études sont en revanche d'accord sur les domaines qui seraient impactés. Le premier est le commerce, dans la mesure où le Royaume-Uni réalise 42% de ses exportations et 52% de ses importations avec l'UE (cf. graphiques ci-dessous). Les conséquences dépendraient donc de ce que le pays aurait négocié comme accès au marché unique. Concrètement, le Royaume-Uni pourrait alors se retrouver dans la situation de la Norvège, qui n'est pas dans l'Union mais contribue au budget européen et en respecte les régulations, en échange d'un accès au marché unique. Il pourrait aussi être dans la situation suisse, où l'accès au marché unique est négocié secteur par secteur.

 

> L'Europe perdrait l'une de ses trois grandes puissances, une des plus importantes places financières au monde, le premier partenaire diplomatique des Etats-Unis en Europe ainsi que l'un des seuls Etats européens entretenant une armée régulière conséquente. Les Etats membres les plus exposés au Brexit seraient les Pays-Bas et l'Irlande. Chacun d'entre eux possède des liens commerciaux et financiers très forts avec le Royaume-Uni. Ils ont également des politiques économiques très proches de celles appliquées par Londres. La Belgique, le Portugal, le Luxembourg ou Chypre, seraient également parmi les pays les plus impactés.
> Au Royaume-Uni, l'Angleterre pourrait voir ses relations avec le gouvernement écossais, indépendantiste et europhile, se détériorer. Un second référendum sur la sortie de l'Ecosse pourrait avoir lieu. La City, qui est devenue la première place financière européenne (cf. graphiques ci-dessous), perdrait un gros volume d'affaires pour toutes les transactions concernant la zone euro, au profit des établissements continentaux.

 

Le 12 juin 2015, l'agence de notation Standard & Poor's, la seule qui accorde encore au Royaume-Uni son précieux AAA, a dégradé sa perspective de "stable" à "négative", indiquant que le référendum sur la sortie de l'Union représente "un risque pour les perspectives de croissance du pays". De son côté l'agence de notation Moody's prévient que le Brexit pourrait faire baisser la note souveraine du pays. Un "non" à l'Union européenne entraînerait sans doute une fuite de capitaux, et donc une crise de la livre sterling.

Le Royaume-Uni devra passer au-travers du referendum pour que la livre sterling puisse retrouver des forces. Notre scénario central comporte plusieurs hypothèses fortes : hausse des taux directeurs aux États-Unis, une communication de moins en moins accommodante de la part de la Banque d'Angleterre, une accentuation de la création monétaire en Zone Euro et un maintien du Royaume-Uni au sein de l'Union Européenne. Sous ces conditions, difficiles à atteindre intégralement, le cable pourrait terminer l'année aux alentours de 1.57 dollar et pointer vers 0.65 livre pour 1 euro.

 

La prime de risque politique associée au Brexit peut se mesurer en observant l'écart qui se creuse entre le taux de change et le différentiel de rendements réels, c'est-à-dire environ 10% à 15% pour les paires GBP/USD et EUR/GBP (cf. graphique ci-dessus). Nous avions clairement sous-estimé l'impact de cet évènement politique sur la confiance des cambistes. Restons à l'écart de la devise de Sa Majesté tant que le brouillard politique ne s'est pas levé sur Londres.

Prévisions Economiques

 

Remarques :

> Croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) en 2014. Prévisions en 2015 et 2016.
> Le poids de chaque pays est calculé à partir de son PIB en USD, sur la base des chiffres de la Banque Mondiale.
> La contribution à la croissance mondiale est calculée de la manière suivante : croissance du PIB de chaque pays multiplié par son poids. La somme des contributions donne 3.4%, soit une bonne estimation de la progression du PIB mondial en 2016.

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