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Etats-Unis : la déflation menace-t-elle?

Regards et perspectives économiques - 08.03.2016

A l’heure où se répandent tout autour du globe des craintes de déflation, les Etats-Unis, tel un havre de paix, affichent une nette progression des prix.

​Les deux indicateurs phares, le Consumer Price Index (CPI) et le Personal Consumption Expenditures Deflator (PCE), dévoilent une progression en janvier de 1.4% et 1.3% respectivement par rapport à l’année dernière. Mais ne nous enthousiasmons pas trop vite : le récent rebond de l’inflation est principalement la conséquence d’effets de base (cf. encart en page 6), dus aux prix du pétrole. En raison de ces mêmes effets de base, l’inflation repassera en-dessous de 1% à partir du mois prochain et ce jusqu’en août (cf. graphique de gauche). Cette faiblesse durable de la progression des prix indique-t-elle un danger déflationniste, c’est-à-dire une baisse des prix généralisée à tous les secteurs ?

 

 

Certains éléments indiquent clairement que le risque de déflation est présent:

  • La force du dollar crée de la désinflation importée (cf. graphique de droite ci-dessus). Ce phénomène persistera étant donné que nous prévoyons un dollar encore légèrement plus fort d’ici la fin de l’année et que les Etats-Unis resteront importateurs nets de pétrole et de biens.

  • Dans la même optique, la faiblesse des prix à l’importation, non pas due au jeu des devises mais plutôt à la faible demande internationale et à la dégradation de l’inflation globale, crée également de la déflation importée (cf. graphique de droite ci-dessus et graphique de gauche ci-dessous).

 

  • Le marché obligataire affiche des anticipations d’inflations à 10 ans très basses – loin des 2% d’inflation cible de la Fed (cf. graphique de droite ci-dessus). Cela signifie que le marché obligataire estime que la baisse des prix du pétrole influencera de manière durable les prix de tous les biens et services.


Ces éléments sont suivis de près car ils ont une importance capitale. L’apparition d’une déflation prolongée peut être désastreuse pour une économie moderne et endettée. C’est un phénomène qui doit à tout prix être évité. Toutefois, les Etats-Unis ont non seulement la solidité mais également les outils monétaires et gouvernementaux pour empêcher un tel désastre :

 

  1. La demande globale domestique est particulièrement vigoureuse aux Etats-Unis, favorisant l’inflation1. Les ventes au détail, indicateur avancé de la consommation, sont excellentes avec une progression de 4% en glissement annuel en janvier (cf. graphique de gauche ci-dessous).

 

 

Les dépenses des consommateurs progressent en moyenne de 3% depuis un an et les prix bas du pétrole à la pompe, 0.48$/litre correspondant à une chute de -25% sur un an, favoriseront cette tendance. En outre, les tensions sur le marché du travail sont de plus en plus intenses. Les dernières créations de postes ont surpris à la hausse avec 242 000 postes créés en février, plus de 2,4 fois le niveau nécessaire pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail. Le taux de chômage a atteint son équilibre selon la Fed (4,9%) et le taux de participation au marché du travail a progressé de façon significative, inversant la tendance baissière des dix dernières années.

Cet environnement de plein-emploi exerce in fine des pressions à la hausse sur les salaires et sur l’inflation (cf. graphique de droite ci-dessus).

2. La faiblesse actuelle des chiffres d’inflation n’est pas cohérente avec la progression sous-jacente de l’économie américaine. Les prix du pétrole bas déforment les chiffres d’inflation globale (cf. graphique ci-dessous).

 

 

Mieux vaut analyser l’inflation hors énergie et alimentation, qui reflète la véritable vigueur de l’économie américaine. Le Core PCE, l’indice favori de la Fed, progresse de 1.7% sur un an, très proche de la cible des 2%. Le Core CPI se situe même au-dessus, à 2.2% (cf. graphique ci-dessous). Tant que la grande majorité des secteurs affichent une croissance positive de leurs prix, le sujet déflationniste ne doit pas inquiéter. L’inflation sous-jacente fait au contraire référence à une économie américaine vigoureuse.

 

3. Enfin, la Réserve fédérale elle-même représente un soutien de poids si la déflation devenait une véritable menace. Comme l’explique l’ancien président de la Fed, M. Bernanke, dans son célèbre papier “Deflation: Make sure “it” doesn’t happen here” (2002), la Fed est en charge d’assurer la stabilité des prix, elle doit donc limiter tout mouvement trop fort à la hausse comme à la baisse. “I am confident that the Fed would take whatever means necessary to prevent significant deflation in the United States and, moreover, that the U.S. central bank […] has sufficient policy instruments to ensure that any deflation that might occur would be both mild and brief.” Au contraire, la Fed souhaite progressivement « normaliser » sa politique monétaire afin d’éviter de trop stimuler une inflation qui elle aussi se « normalise ».

 

Pour l’heure, la probabilité de déflation aux Etats-Unis reste donc faible. Excepté les faibles prix du pétrole et des matières premières, les prix sont globalement orientés à la hausse. Si le marché du travail et la consommation continuent de donner des signaux aussi encourageants, le scénario de déflation ne pourra être validé. Nous restons néanmoins alertes au risque plus probable de déflation dans le reste du monde. Si une forte déflation globale venait à se matérialiser, les Etats-Unis ne seraient pas à l’abri d’une contagion.

 

1 Or, une déflation est, dans la plupart des cas accompagnée d’un effondrement de la demande globale, de sorte que la faiblesse des dépenses des ménages contraint les producteurs à baisser les prix, puis les salaires et le cercle vicieux s’enclenche.