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Turquie, d’un coup d’état à un coup d’arrêt

Regards et perspectives économiques - 26.07.2016

La Turquie évolue depuis quelque temps dans un environnement d’incertitude politique. Les actifs locaux resteront sous pression même si une autre tentative de putsch semble peu probable.

Le coup d’état militaire avorté laisse inchangée la tête du pouvoir exécutif turc, emmené par le président Recep Erdogan et son premier ministre Binali Yildirim. Cette tentative de renversement n’a rencontré qu’un support minime de la population, celle-ci agissant même à l’encontre des instigateurs du coup d’état en descendant dans la rue. Le leadership présidentiel d’Erdogan s’en trouve renforcé et ses velléités d’amendement de la constitution légitimées, lui qui désire basculer d’un régime de démocratie parlementaire vers une démocratie présidentielle. Cette configuration politique résulterait en une concentration accrue des compétences décisionnelles en ses mains.

Une prime de risque revue à la hausse

Bien que l’actuel gouvernement ait repris le contrôle des évènements, l’incertitude politique devrait persister avec des effets secondaires tant sur la trajectoire de croissance de l’économie turque que sur la valorisation des actifs locaux, les investisseurs exigeant désormais une prime de risque revue à la hausse.

Si cette tentative de putsch était inattendue, elle ne s’inscrit pour autant pas comme un évènement isolé. La Turquie évolue en effet depuis longtemps dans un environnement marqué par les tensions politiques. Ces dernières sont présentes tant au niveau international (l’exposition à la géopolitique du Moyen-Orient, la probabilité d’attaques terroristes et le rôle du pays dans la crise migratoire en Europe) que sur le plan domestique (les amendements constitutionnels voulus par le parti AK la possible tenue d’élections anticipées et la question kurde).  

Ces foyers d’instabilité pèsent lourd dans les décisions d’investissement vers un pays dont la position extérieure nette figure parmi les moins bonnes des économies majeures. Le décret d’un état d’urgence de 3 mois combiné à la spirale grandissante des arrestations – principalement dans l’appareil administratif, la magistrature et l’enseignement – créent un flou institutionnel suffisant pour gêner la bonne tenue des affaires économiques et déprimer l’investissement. Comptant pour 4% du PIB et important pourvoyeur de devises internationales, le secteur du tourisme ne sera guère aidé par ces développements pour sortir de l’ornière.

En dépit de la nette amélioration récente, le déficit des comptes courants reste significatif à -4.1% du PIB et implique que le pays est dépendant du financement extérieur, majoritairement via les prêts de banques étrangères et les flux de financement obligataire.

Maintien de taux directeurs relativement élevés

Dans ce contexte et sachant que les conséquences de ce putsch doivent encore être évaluées, la Central Bank of the Republic of Turkey (CBRT) a réagi avec discernement en modérant l’orientation accommodante de sa politique monétaire. Celle-ci n’a en effet coupé son taux de refinancement overnight que de 0.25% à 8.75% – un rythme inférieur à celui des derniers mois (-0.5%). Le maintien de taux directeurs relativement élevés s’avère judicieux dans le sens où il tend à stabiliser la lire turque, nécessaire prérequis à l’arrivée de capitaux internationaux.

Cette décision monétaire semble raisonnable étant donné que la probabilité d’un nouveau coup d’état est faible. Le faîte de la hiérarchie militaire n’a en effet pas participé au putsch tandis que les proportions prises par les arrestations et autres suspensions – on parle de 60’000 personnes – ont un effet dissuasif certain. La banque centrale reprendrait dès lors le cours normal de son cycle monétaire une fois les tensions normalisées et les pressions vendeuses sur la lire et les capitaux stabilisés.

La persistance des inquiétudes et la raréfaction des capitaux internationaux sur une longue durée déboucheraient sur une issue inconfortable. La CBRT ne peut se permettre de maintenir des taux directeurs trop longtemps élevés sous peine de freiner la consommation privée en contraignant la demande de crédit. Le faible niveau des réserves internationales limite la marge de soutien de la devise par des opérations sur le marché des changes tandis que l’endettement extérieur élevé est également une contrainte.

Ce scénario appellerait une baisse des taux marquée pour raviver les dynamiques de croissance locale. Le change serait alors la variable d’ajustement, la nette dépréciation de la lire induisant des pressions inflationnistes, une contraction des dépenses de consommation des ménages et une menace directe sur la croissance du PIB.

Des craintes de nature à destabiliser le climat des affaires

On peut supposer que le choc d’incertitude lié à la tentative de coup d’état se normalisera tôt ou tard. En revanche, on peut s’attendre à ce que les investisseurs internationaux requièrent désormais un rendement additionnel pour la détention des actifs locaux en raison d’un risque politique qui restera durablement plus élevé. En effet, si dans un premier temps, la reprise en main d’Erdogan fût une bonne nouvelle, son insistance à renforcer son pouvoir décisionnel génère des craintes d’autoritarisme, de nature à déstabiliser le climat des affaires et contraindre les dépenses en investissement dans le pays.

Les actifs locaux devraient donc rester sous pression. Le marché obligataire est à ce titre révélateur d’une situation où les rendements réels offerts sont certes attrayants comparativement aux pays développés mais ne se démarquent pas notablement des autres émetteurs émergents dont le risque politique est mieux maîtrisé.

Le boom du crédit privé des dernières années pose la question du refinancement des prêts ainsi que celle des créances douteuses avec d’autant plus d’acuité que le secteur bancaire compte pour 41% de l’indice boursier local. A ce titre, le discours défavorable des agences de notation ne va pas aider.