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Les tensions commerciales internationales s’intensifient et l’entente franco-allemande contient le risque institutionnel en zone euro

L'hebdo des économistes - 26/06/2018

En bref
  • L’escalade des tensions commerciales s’est poursuivie cette semaine, les Etats-Unis menaçant d’appliquer des tarifs douaniers de 10% sur 200 milliards de dollars d’importations américaines en provenance de Chine…
  • … empêchant Pékin de répliquer à l’identique, puisque les importations chinoises des biens américains atteignent seulement 130 milliards de dollars
  • L’Union Européenne a, elle, répliqué de manière contenue aux mesures commerciales américaines, en respectant les règles de l’OMC…
  • … et l’accord franco-allemand du 20 juin a cherché à maintenir la cohésion en amont du prochain sommet européen, permettant de limiter une nouvelle hausse du risque institutionnel

Les tensions commerciales s’intensifient entre les Etats-Unis, la Chine et l’Union Européenne

Au cours des dernières semaines, les tensions commerciales entre les Etats-Unis, la Chine et l’Union Européenne se sont accrues. Après la mise en place de tarifs douaniers sur l’aluminium et l’acier le 8 mars 2018, l’administration Trump a annoncé de nouvelles mesures vis-à-vis de la Chine. La Chine et l’Union Européenne ont quant à elles répliqué, conduisant les autorités américaines à reformuler de nouvelles menaces. Il y a donc indéniablement une escalade des tensions commerciales qui pourrait accroitre l’incertitude économique et affecter la confiance des investisseurs. Cette semaine, nous vous présentons une revue chronologique de ces annonces, qui permet de mieux appréhender ce renforcement des tensions :

22/01/2018 : Annonce de l’administration américaine de l’instauration de tarifs douaniers de 30% sur les panneaux solaires et de 20% sur les machines à laver.

08/03/2018 : Annonce américaine de la mise en place de tarifs douaniers sur les importations d’acier (25%) et d’aluminium (10%). Les exceptions initialement accordées au Canada, au Mexique et à l’Union Européenne ont finalement été supprimées le 1er juin 2018. La Corée du Sud, l’Australie, l’Argentine et le Brésil seront exemptés des tarifs mais devront limiter les volumes exportés. D’après les chiffres du Peterson Institute1, 40.9 milliards de dollars de biens seraient ainsi touchés par les tarifs (mesures effectives depuis le 23 mars), soit 1.7% du total des importations américaines en 2017.

15/06/2018 : Annonce américaine de tarifs douaniers supplémentaires de 25% sur 50 milliards de dollars de biens en provenance de Chine. Les tarifs entreront en vigueur le 6 juillet 2018 pour 34 milliards de dollars de biens. La liste des biens restants (16 milliards de dollars) a été soumise à un examen plus approfondi avant d’être définie. Sur la base d’une accusation de pratiques déloyales de Pékin en matière de propriété intellectuelle, de transferts technologiques et d’innovation, l’administration Trump a annoncé la mise en place des tarifs douaniers sur 1’102 produits du secteur de la technologie en provenance de Chine. Le Représentant au Commerce américain a précisé que la liste de biens vise spécifiquement des produits reliés à la politique industrielle chinoise « Made in China 2025 ». Les Américains ont ainsi ciblé les secteurs de l’aéronautique, des technologies de l’information et des communications, de la robotique, des machines industrielles, des nouveaux métaux et de l’automobile. Les tarifs entreront en vigueur le 6 juillet pour 34 milliards de dollars de biens et ultérieurement pour les 16 milliards de dollars restant. Les 50 milliards de dollars de biens représentent 2.1% du total des biens importés aux Etats-Unis, 9.9% des exportations chinoises vers les Etats-Unis et 2.2% des exportations chinoises totales.

15/06/2018 : En réponse aux mesures commerciales imposées par les Etats-Unis, la Chine a également annoncé l’imposition de droits douaniers portant sur une enveloppe totale de 50 milliards de dollars de biens américains importés. Cette mesure serait appliquée dès le 6 juillet prochain pour un montant initial de 34 milliards de dollars – pour l’essentiel concentrés sur les produits agricoles, comme les importations de soja ou de produits de la mer, et le segment automobile – tandis que le solde restant de 16 milliards de dollars serait annoncé et appliqué à une date ultérieure. Pour ces derniers, ce seraient principalement les importations chinoises de produits américains liés à l’énergie tels le pétrole qui seraient visés. Les  mesures de rétorsion chinoises pourraient gêner les Républicains du fait de la concentration de la production agricole dans les Etats du Midwest américain, dont nombreux sont des « Swing States» qui ne leur sont pas encore acquis pour les élections législatives de mi-mandat en novembre.

18/06/2018 : Suite aux annonces de la part de Pékin, le Président D. Trump a menacé d’appliquer des tarifs douaniers de 10% sur 200 milliards de dollars additionnels d’importations américaines de biens en provenance de Chine. Cette mesure, si elle venait à être appliquée, poserait la question de la riposte qu’envisagerait la Chine. En effet, les importations chinoises de biens depuis les Etats-Unis sont inférieures à ce montant, de l’ordre de 130 milliards de dollars, empêchant la Chine de répliquer à l’identique les sanctions américaines. Elle serait alors contrainte d’emprunter d’autres voies pour riposter commercialement à cette éventuelle mesure américaine.

20/06/2018 : En réaction à l’application des taxes américaines de respectivement 10% et 25% sur l’acier et l’aluminium qui représentent 6.4 milliards d’euros d’exportations européennes, la Commission européenne a voté en faveur du relèvement des droits de douane à 25% sur des importations d’une valeur de 2.8 milliards d’euros en provenance des Etats-Unis. La liste des produits ciblés est répartie pour un tiers sur les produits d’acier, un tiers sur les produits agricoles (maïs, riz, beurre de cacahuète, bourbons) et un tiers sur les produits industriels (bateaux, chaussures en cuir, cosmétiques, jeans), tous exportés depuis des États politiquement stratégiques pour Donald Trump. Le montant ciblé atteindrait 2.8 milliards d’euros, en ligne avec les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), et représenterait moins de la moitié des 6.4 milliards d’euros d’exportations européennes concernées par les nouvelles taxes américaines.

24/06/2018 : Le président américain a menacé d’instaurer des mesures supplémentaires si les pays concernés rétorquaient et a notamment demandé au Trésor américain de formuler une série de restrictions pour limiter l’investissement direct chinois aux Etats-Unis, avant tout dans les secteurs de la technologie. D’après le Bureau of Economic Analysis américain, si le flux net d’investissement direct chinois dans les entreprises américaines avait atteint 25.4 milliards de dollars en 2016, il était devenu négatif à -504 millions de dollars en 2017.

Implications :

  • A l’heure actuelle, les barrières tarifaires instaurées devraient avoir un impact limité notamment sur les économies américaines et chinoises. Aux Etats-Unis, si certains secteurs pourraient souffrir des mesures mises en place, l’impact sur l’ensemble de l’économie devrait rester limité, la part des biens concernés par l’augmentation des tarifs représentant moins de 4% des importations totales.
  • Toutefois, ce conflit commercial induit une incertitude économique et pourrait peser sur la confiance des investisseurs. En outre, si l’escalade était amenée à se poursuivre, l’impact macroéconomique pourrait être plus important.

L’entente franco-allemande recherche la cohésion en amont du prochain sommet européen

Suite aux renouvellements des gouvernements italiens et espagnols, l’accord entre Angela Merkel et Emmanuel Macron sur un ensemble de réformes visant à améliorer l’union économique et monétaire (UEM) a permis d’éviter une nouvelle hausse du risque institutionnel et confirmer la capacité d’Angela Merkel à toujours disposer de marges de manœuvre en dépit de tensions internes au sein de son gouvernement. Pour autant, ces accords devront être soumis pour validation lors du sommet européen des 28 et 29 juin, et notamment obtenir l’adhésion des huit Pays du Nord qui avait récemment dénoncé le manque d’inclusi vité des discussions sur l’avenir de l’UEM.

L’importance de l’entente franco-allemande s’est ainsi renforcée en raison du manque de soutien politique des autres grandes nations européennes :

  • En Espagne, la nouvelle formation gouvernementale menée par Pedro Sanchez dispose d’une minorité au Parlement, déjà morcelée par différents courants politiques. Si les nouveaux Ministres restent pro-européens, les enjeux intérieurs (possible révision de la constitution) sembleraient prioritaires au regard de la réf orme des institutions européennes.
  • En Italie, le nouveau gouvernement eurosceptique entretient une pression sur l’ensemble des partenaires européennes pour améliorer la gestion des flux migratoires, reléguant les problématiques de stabilité financière et institutionnelle de la zone euro au second plan. Par ailleurs, l’expansion fiscale annoncée (instauration d’un revenu universel et baisse des impôts aux ménages comme aux entreprises) remettrait en cause les engagements budgétaires de l’Italie envers ses partenaires européens.

Cependant, les tensions au sein du gouvernement allemand pourraient limiter les marges de manœuvre d’Angela Merkel. Cette dernière, présidente de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), fait face aux exigences de son Ministre de l’intérieur et président de l’Union chrétienne-sociale (CSU), Horst Seehofer, pour trouver une réponse lors du sommet européen des 28 et 29 juin sur les questions migratoires.

  • Ces tensions internes font suite à l’environnement politique allemand qui a vu le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), très critique sur la politique d’accueil des réfugiés de 2015, obtenir 94 sièges au Parlement lors des élections législatives du 24 septembre 2017 au dépend notamment de la base électorale du CSU.
  • A l’approche des élections législatives en Bavière le 14 octobre prochain, Horst Seehofer - précédemment ministre Président de Bavière - souhaiterait ainsi récupérer une partie de son électorat pour se démarquer du discours d’Angela Merkel impliquant des positions plus tranchées sur la question migratoire.

Cette position remettrait en cause la cohérence de la coalition gouvernementale CSU-CDU et donc fragiliserait les marges de manœuvre d’Angela Merkel, en particulier pour mener de nouvelles réformes européennes et structurelles.

Ainsi, le sommet franco-allemand du 20 juin 2018 confirme les bonnes intentions de coopération entre Angela Merkel et Emmanuel Macron pour afficher une cohésion européenne et obtenir un accord sur le deuxième pilier de l’Union économique et monétaire :

  • La mise en place d’un budget européen pour la période 2021-2027. Il s’agirait du premier mécanisme offrant une capacité de financement propre à la zone euro qui viserait (1) à améliorer la compétitivité de la zone euro par de nouveaux investissements en capital humain et en innovation, et (2) à jouer un rôle de stabilisateur en cas de choc économique dans l’un des Etats Membres. Ce second objectif nécessiterait la  mise en place d’une des deux propositions suivantes : la suspension temporaire de la contribution au budget de la zone euro pour l’Etat concerné, ou la mise en place d’un fond européen de stabilisation de l’assurance-chômage mais sans règle de transfert entre les États. Cette dernière solution fera l’objet de propositions lors du Conseil Européen de décembre 2018.
  • Le renforcement du Mécanisme Européen de Stabilité (MES), qui pourrait changer de nom (Fonds Monétaire Européen ?), par la mise en place de nouveaux instruments de soutien financier.
  • Le renforcement de l’union bancaire avec notamment un objectif de taux de créance douteuse brutes  (hors provisions) de 5% et un objectif de taux de créances douteuses nettes de 2.5% (provisions incluses).
  • Le renforcement de l’union des marchés de capitaux, en particulier par la mise en place d’un produit de retraite personnel pan-européen et par l’harmonisation des règles d’insolvabilité entre les pays.

Néanmoins, aucune mention n’est faite sur la politique de migration qui serait discutée lors du sommet européen du 28 et 29 juin prochains.

L’adhésion de l’ensemble des partenaires européens à ces propositions pour un renforcement de l’union économique et monétaire contribuerait à atténuer le risque institutionnel de la zone euro après l’accord trouvé sur la sortie de la Grèce de son plan d’aide. L’Eurogroupe a ainsi acté le 20 août 2018 la sortie du plan d’aide de la Grèce qui avait été initié en 2012. Cet accord permet en outre un allègement de la dette du pays. La maturité moyenne de la dette a ainsi été augmentée de 10 ans et atteint 42.5 ans, tandis que le délai de grâce pour le non remboursement du capital et des intér êts a été prolongé de 10 ans impliquant un premier remboursement seulement en 2033. Enfin, une dernière tranche de prêt de 15 milliards a été débloquée offrant à l’Etat grec un coussin de trésorerie en cas de nouveaux chocs à court terme.

Pour autant, nous conservons notre scénario incluant une décélération de l’activité économique en zone euro. En dépit de l’amélioration des indicateurs avancés sur l’ensemble de l’activité (PMI) en zone euro pour le mois de juin, les sous - indicateurs présentent des tendances toujours baissières. Si les services s’améliorent, le secteur industriel décélère en raison de la hausse des prix des inputs, et d’une croissance de la production supérieure à la croissance des nouvelles commandes ce qui implique des anticipations sur l’activité revues à la baisse de la part des directeurs d’achats.